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152. "Je suis Charlie"

martine

Bulletin 152. Février 2015.
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« Je Suis Charlie »


La nouvelle tombe ce 7 janvier 2015 en fin de matinée : deux intégristes islamistes viennent de commettre un horrible attentat dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, mettant à exécution les menaces proférées il y a de cela déjà 9 ans à la suite de la publication des caricatures de Mahomet parues initialement dans le quotidien danois Jyllands-Posten, et reprises par France Soir ce qui valut à l’époque à son directeur de publication d’être limogé. Charlie Hebdo ne pouvait alors que réagir à cette atteinte manifeste à la liberté d’expression, mais ne fut pas le seul, l’Express, le Nouvel Observateur entre autres, publièrent également une ou deux caricatures, tous les journalistes étant par ailleurs solidaires pour défendre la liberté d’expression. On connait les suites, l’émoi dans le monde musulman, les menaces, le procès… puis on a oublié même si le journal a entre temps fait les frais d’un incendie criminel et quelques procès, mais bon, on a l’habitude, Charlie a régulièrement maille à partir avec les intégristes de tous bords, qu’ils soient musulmans, catholiques ou lepénistes. On n’y croyait tout simplement plus, et on ne voulait surtout pas croire que quelques coups de crayon, même irrévérencieux, puissent signer un arrêt de mort. Tout au plus un procès ou un limogeage, voire une interdiction… A ce propos il n’est pas inutile de rappeler qu’avant de s’appeler Charlie Hebdo le journal satirique s’appelait Hara-Kiri et avait déjà été interdit pour un blasphème bien français lui : en effet, en 1970, un tragique incendie dans une discothèque fait 146 morts. On en parle beaucoup, certes, mais l’évènement est vite relégué aux oubliettes, car 10 jours après l’incendie, c’est Charles de Gaulle qui décède. Hara-Kiri se permet d’ironiser en titrant à la une « Bal tragique à Colombey : un mort ! », titre sans dessin ni caricature, simplement encadré de noir tel un faire-part de décès. Le journal se voit immédiatement interdit par le ministre de l’intérieur, R. Marcellin, c’est ainsi que Charlie Hebdo verra le jour. Ceci pour la petite histoire des couacs dans la liberté d’expression si vaillamment défendue récemment par nos politiques. No comment !

La suite de la tragédie du 7 janvier, je ne vais pas vous la raconter, elle est passée en boucle pendant plusieurs jours, relayée jusqu’à la nausée par les médias qui n’allaient tout de même pas s’en priver !

La suite c’est aussi entre autres ce mouvement de solidarité qu’on a vu dans les rues. Une très belle marche, ceci dit au passage, qui s’est effectuée dans le calme et la dignité toutes nationalités et confessions confondues. Une belle image d’Epinal, là encore surmédiatisée au nom de l’unité nationale, la liberté, la laïcité et le refus de céder au chantage à la violence. Défense des valeurs de la République et de la laïcité, refuser la violence, le chantage, le racisme primaire…tout était presque parfait, de quoi retrouver espoir en Eros contre Thanatos…

Presque parfait si on oublie les pitreries de Sarkozy, et la présence de certains chefs d’Etat qui n’ont certes pas pour éthique principale la liberté de presse, la liberté tout court d’ailleurs, ( ndrl : présence entre autres de l’Arabie Saoudite qui simultanément condamne à 1000 coups de fouet Raif Badawi pour de prétendues insultes à l’Islam qui ne sont que des critiques bien moins crues que les dessins de Charlie).

Ceci mis à part, ce battage médiatique autour de l’évènement et de la réaction simplement humaine qui en découle laisse quelque peu dans l’ombre les autres…ceux qui n’étaient pas à la marche, ceux qui sont allé vomir leur haine et leur pensée raciste primaire sur les forums internet, tout comme leurs « semblables opposés » qui, dans les collèges et lycées refusent la minute de silence parce que « c’est bien fait, ils l’ont bien cherché, la religion c’est sacré ! ». Parallèlement on signale une hausse spectaculaire des agressions racistes. Alors union nationale, faut voir…. Les manifestants ont été estimés en France à 4 millions de personnes (chiffre le plus élevé sélectionné parmi les différentes estimations extrêmement divergentes communiquées dans les différents organes de presse) , alors, certes tous ensemble dans la rue, c’est spectaculaire, mais la France compte tout de même 66 millions d’habitants ; Même si on laisse une importante marge d’erreur pour inclure les erreurs de décompte, ceux qui tout en étant solidaires ont eu peur, n’ont pas souhaité ou ont été empêché de manifester et autres cas particuliers, un pourcentage de 6% c’est bien, mais ce n’est pas non plus vraiment la merveilleuse union à laquelle on voudrait nous faire croire !

Et évidemment, suite à tout cela, l’inévitable cri du cœur, « plus jamais ça » qui étreint tout être humain normal, et auquel le gouvernement se doit de répondre par une série de mesures  avec entre autre un retour aux valeurs républicaines enseignées dans les lycées et collèges, l’éducation à la laïcité, aux valeurs de la République, etc, etc… Car il s’agit avant tout de lutter contre l’endoctrinement qui pollue notre belle jeunesse et les attire vers le jihad tout comme de lutter encore contre cet endoctrinement dans les prisons! Les méchants islamistes sont censés avoir un dangereux pouvoir de persuasion, qui est une réelle source de danger car bien sûr sans adeptes instrumentalisés, ils n’iraient pas bien loin. Mais pourquoi n’inverse-t-on pas la question, et pourquoi n’étudie-t-on pas de plus près qui est susceptible de se laisser ainsi endoctriner et surtout pourquoi ?

Le parcours des frères Kouachi est à ce titre exemplaire : on ne connait malheureusement pas en détail les circonstances de leur enfance, si ce n’est qu’on les retrouve jeunes adolescents orphelins, placés en institution par les services sociaux. Ils deviendront deux jeunes « paumés », pas plus religieux que d’autres, voire moins : ils font la fête, draguent, jouent au foot, fument des joints, boivent de l’alcool et ne fréquentent la mosquée qu’occasionnellement. Plus tard, ils feront des petits boulots et tomberont dans la petite délinquance. Une histoire classique en quelque sorte, celle de deux jeunes manquant de repères qui tournent mal. Mais leur destin va connaître un tournant suite à quelques rencontres qui seront déterminantes : d’abord Benyettou, petit chef de clan charismatique qui fréquente comme eux la mosquée Adda’wa, et qui deviendra bientôt un modèle idéalisé qui les fascine. Cherif, déjà endoctriné, rêve déjà d’attentats en particulier antisémites, les juifs étant depuis toujours la cible privilégiée de sa haine, mais il en est dissuadé par son maître à penser et tente alors de partir pour l’Irak. Tentative échouée dans la mesure où il se fait arrêter au moment de prendre l’avion, une arrestation qui le soulage plus qu’autre chose, car à l’époque il a encore peur de la mort, mais ne veut pas perdre la face par rapport au groupe qui est devenu pour lui déjà à cette époque, apparemment, le support de son identité fragile. Son héros : Boubaker el-Hakim revenu d’Irak et qui appelle avec charisme à l’imiter. Quoiqu’il en soit, après ce départ raté, Chérif fera un séjour en prison où il achèvera de se radicaliser entre autre grâce à la rencontre de Beghal, figure du djihad et de Koulibaly.

A partir de là, il est facile de penser que les propagandistes guettent au coin des mosquées ceux qui ne savent trop quoi faire de leur vie et convertissent par de beaux discours ces laissés pour compte de la société qui rêvent de revanche en jouant sur leurs instincts les plus bas et leur…leur quoi au fait : naïveté ? fragilité ? Des individus fragiles, certes tout le monde est d’accord, mais pour comprendre comment de tels individus peuvent devenir des machines à tuer décérébrés, encore faut-il comprendre ce que le mouvement auquel ils adhèrent leur apporte. Ce serait en effet se contenter d’effleurer la surface que de dire que ces individus « fragiles », donc particulièrement influençables, se seraient laissés « convertir » par une secte sous l’emprise de laquelle ils seraient tombés. Ayant alors adhéré aux croyances religieuses radicales de ladite secte, ils auraient agi « pour venger le Prophète », contre le blasphème, n’étant alors que des individus un peu trop religieux, des fous de Dieu en quelque sorte ! Ce n’est pas faux bien sûr, mais l’explication reste de surface dans la mesure où elle laisse supposer que tout l’avantage est du côté de ceux qui font grossir le rang de leurs adeptes en les convertissant à leur idéal mortifère. Or les frères Kouachi, ont moins agi pour un quelconque Dieu que pour eux-mêmes, pour sauver un équilibre psychique fragile, se créer une identité inexistante, se réparer en quelque sorte.

Pour mieux comprendre ce fonctionnement très particulier, on peut dans un premier temps se référer aux théories de Mélanie Klein : pour elle, le très jeune enfant est en proie à des angoisses d’une très grande intensité, angoisses dites schizo-paranoïdes dont il se défend par le clivage. Ainsi sépare-t-il le monde extérieur et son propre monde interne en objets tout bons et tous mauvais, les premiers étant introjectés, mis à l’intérieur de soi, les second rejetés par projection dans le monde extérieur et à l’origine d’intenses angoisses persécutrices en provenance de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur quand ils sont réintrojectés. Ces mauvais objets sont menaçants autant pour eux-mêmes que pour les bons objets internalisés qui menacent d’être détruits. Tous ces objets, les bons comme les mauvais sont connotés d’une toute puissance absolue, dans la mesure où le clivage donne ces caractéristiques, l’objet étant soit entièrement bon et idéalisé, divinisé, soit tout mauvais et diabolisé. On parle à ce stade d’objets partiels et seule la rencontre ultérieure d’un objet entier, à la foi bon et mauvais, un objet beaucoup plus réel donc, permet l’issue de cette période de folie normale archaïque, au prix de la position dépressive qui devra être surmontée. L’incapacité à surmonter ces mécanismes est pour Mélanie Klein à l’origine des psychoses. Mais il n’est nul besoin d’être psychotique pour repérer en soi les traces de ces mécanismes plus ou moins présents, à chaque fois que le monde devient dichotomique et se divise en tout bon, tout mauvais, le bon, c’est moi, le mauvais, c’est l’autre, l’étranger, l’extérieur, celui sur qui je projette la mauvaise part de moi-même. Une forme d’intégrisme pas mal partagée, même si tout le monde ne tue pas pour cela.

L’avantage de toute idéologie raciste est de fixer définitivement le mauvais objet à l’extérieur, là où on peut le localiser et le contrôler, tout en préservant le bon objet idéalisé pour soi. L’idéologie qui rationalise une telle dichotomie sert de support « rationnel » à quelque chose qui est loin de l’être. Nous allons maintenant avec Kaës nous intéresser aux processus de groupe, plus particulièrement aux groupes qui se fondent sur ces mécanismes très archaïques.

Tout d’abord, pour Kaës, toute affiliation à un groupe est un transfert de filiation, recherche d’une nouvelle famille d’accueil, dotée d’un père prestigieux, qui redonnera une identité, un contenant de pensée et restaurera un narcissisme blessé.

Quant à l’idéologie, que Kaës considère comme une perversion du désir de savoir, elle aussi a un rôle à jouer dans l’économie psychique et s’élabore selon les processus de désaveu, clivage…et à l’instar du fétiche pervers peut permettre de faire l’économie de la différence et de l‘ambivalence qui l’accompagne. Elle s’instaure en effet dans un champ qui se situe en dehors de toute castration, et de toute acceptation de la différence et de la réalité, pervertissant à la fois le savoir et le lien social. Le groupe tient lieu d’une totalité en soi, il se comporte comme un individu à part entière total et auto-suffisant. Dans les groupes que l’on peut qualifier de « primaires » (au sens où ils font appel à des processus psychiques très archaïques), il y a allégeance au Moi idéal, narcissique et absolu sous l’égide du clivage en deux pôles opposés idéalisant et persécuteur, divisant les individus et le monde en tout bon et tout mauvais. De telles idéologies sont des défenses contre des angoisses très archaïques, faisant également appel à la toute puissance elle-même archaïque. L’objectif final est l’affirmation de soi vitale, corrélative de la négation de l’autre. L’obéissance inconditionnelle au bon objet tout puissant permet de retrouver l’illusion d’un narcissisme parfait et absolu, celui d’avant les différentes séparations qui fondent l’individu (dont la première, le sevrage, inaugure la position dépressive kleinienne). Ainsi l’objet idéalisé se fixe sur un support immuable et tout puissant : idéologie, religion, dieu, idole, cause sacrée, tandis que l’autre pôle diabolisé avec la même puissance et le même aveuglement devient le diable, l’impur, l’étranger, le mal.

On l’a compris, l’idéologie a un rôle identitaire et équilibrant sur des personnes très perturbées narcissiquement, rôle qu’aucune raison, aucun enseignement et aucune leçon de morale ne peut assurer, on n’est plus depuis bien longtemps dans le domaine de la raison.

Les fonctions stabilisantes de tels groupes sont en effet :

- identificatoires : le sujet en mal d’identité peut se repérer comme membre d’un groupe
- facteur de cohérence tant du groupe que de l’individu, même si cette organisation interne ne peut que se faire sur le clivage tout bon/tout mauvais.
- facteur de sens : en effet le discours prétendument théorique qui justifie l’adhésion permet de donner un sens à la réalité aussi bien externe qu’interne.
- facteur défensif : contre les angoisses archaïques qui menacent de folie, se restitue une sécurité psychique et une cohérence interne.

On est très près des motivations qui conduisent les adeptes vers les différentes sectes, la seule différence résidant dans la dangerosité des gourous. Quant aux jeunes qui seraient attirés comme l’ont été les frères Kouachi, vers cette voie, peut-être faudrait-il en prévention aller à la racine du vrai problème qui est un problème de santé mentale, plutôt que de tenir un discours ancré lui-même sur le clivage entre les « bons » respectueux de la liberté d’autrui, des valeurs de la république, etc. et les « méchants » qui ne respectent pas la civilisation. Car la morale, le civisme et la religion n’ont que très peu à voir avec le fond de la question qui touche la pathologie lourde. Il est souvent argumenté que les auteurs d’attentat ne sont pas des fous car leur organisation, leur détermination, leur entrainement demande une discipline qui ne serait pas supportable…sauf si c’est justement cette organisation externe qui tient lieu d’organisation interne et protège de la folie …enfin, presque !

Comprendre n’est pas excuser bien sûr, et si malgré tout je me joins à tous ceux qui « sont Charlie », c’est essentiellement pour rêver d’un monde moins malade où le respect de l’autre et de sa différence irait de soi tout naturellement…sans trop d’illusions tout de même !

Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com


Envoyé le 29/01/2015

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