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150. Une forme particulière d'angoisse: l'inquiétante étrangeté

martine


Bulletin 150 Décembre 2014

Une forme particulière d’angoisse : l’inquiétante étrangeté


Pour finir l’année, j’aimerais revisiter avec vous un texte célèbre de Freud, « Das Unheimliche » (l’Inquiétante Etrangeté), forme d’angoisse atypique, pas forcément violente, mais qui possède certaines caractéristiques qui la fait confiner au monde de l’imaginaire, de la magie, du « diabolique », alors même et peut-être surtout même lorsque nous n’y croyons pas.

Pour étudier et illustrer cet aspect étrange de l’angoisse, Freud se réfère à un conte d’Hoffman, « l’Homme au sable ». On connait tous le fameux « marchand de sable », même s’il est un peu passé de mode, celui qui est censé venir le soir verser dans les yeux des enfants ce sable magique qui va entraîner les picotements qui précèdent l’endormissement. A côté de tout ce qu’on peut raconter aux enfants pour les forcer à dormir , c’est loin d’être la chose la plus terrifiante. Sauf si vous avez une nounou quelque peu sadique qui va enjoliver l’histoire en vous racontant que ce fameux « homme au sable » est un très mauvais homme qui punit les enfants qui ne dorment pas en envoyant dans leurs yeux un sable qui a la faculté de les faire tomber de leurs orbites, suite à quoi il les vole pour les jeter en pâture aux « petits de la Lune », sorte d’oiseaux de proie qui en font leur mets favori. C’est ce qui s’est passé pour le héros du conte d’Hoffman, prénommé Nathanaël qui n’a décidément pas eu de chance, car en plus de cette vision terrifiante, il a eu le privilège d’entendre réellement le bruit des pas de l’homme au sable, ce visiteur nocturne qui n’était de fait qu’un avocat du nom de Coppélius qui avait l’habitude de rendre visite à son père le soir.
Coppélius qui est par ailleurs un personnage assez hideux et repoussant pour faire peur aux enfants. C’est là qu’apparait un des éléments importants de l’inquiétante étrangeté : Nathanaël est un peu trop âgé pour ne pas se poser de question sur de telles romances et pas assez terrorisé pour ne pas chercher à éclaircir ce mystère. Il va donc se cacher pour surprendre cet étrange visiteur qu’il découvrira installé avec son père près du feu. Est-ce l’apparence hideuse de Coppélius qui crée l’identification immédiate de sa personne à l’Homme au sable ? Le tout est que l’enfant dès lors terrifié pour de bon, ne peut s’empêcher de crier. Dès ce moment chez le lecteur est savamment entretenue une certaine confusion entre le réel et l’imaginaire, autre point clé de l’inquiétante étrangeté, car on ne sait plus trop bien si on est dans le registre du fantastique et si de ce fait les évènements ont bien lieu tels qu’ils sont décrits ou si sous l’effet de la terreur l’imagination de Nathanaël s’emballe dans une forme de délire. Le tout est que Nathanaël entend alors Coppélius crier « Des yeux, ici, des yeux ! » et se précipite sur Nathanaël pour l’aveugler avec des cendres incandescentes avant de jeter ses yeux dans le feu, Nathanaël ne devant son salut qu’à l’intervention de son père qui supplie Coppélius de l’épargner. Ce qui n’empêchera pas Nathanaël de s’évanouir et de rester un certain temps victime d’une mystérieuse maladie.
Le mystère s’alourdit encore quand quelques temps plus tard à l’occasion d’une autre de ces visites nocturnes, le père est tué par une explosion, et Coppélius disparaît sans laisser de traces. Pour Nathanaël il est évident que Coppélius/l’Homme au sable est le meurtrier.
Quelques années après Nathanaël a grandi, il est devenu étudiant et il est même fiancé à une jeune fille nommée Clara, lorsqu’il rencontre un tout aussi mystérieux opticien ambulant nommé lui Coppola, qui vend des baromètres, mais aussi « des yeux » (de fait des lunettes). Passé le premier moment d’angoisse, Nathanaël fera l’acquisition d’une lorgnette grâce à laquelle il espionnera dans la demeure voisine, celle qu’il pense être la fille du voisin, et qui n’est de fait qu’une automate dont il va tomber éperdument amoureux. C’est là que réapparait Coppola qui a fourni les yeux de l’automate prénommée Olympia. Mais Nathanaël surprendra aussi une altercation entre le voisin, concepteur de l’automate et Coppola, qui se terminera par le départ de ce dernier qui emporte Olympia privée de ses yeux qui gisent au sol et que le voisin va ramasser pour les jeter à la tête de Nathanaël en lui criant que de fait ce sont ses propres yeux que Coppola lui a volé.
Ici nous sommes dans une répétition légèrement décalée dans son contexte mais familière : Coppélius/Coppola, les yeux volés, la frontière flou entre réalité et imaginaire, le doute sur le fait d’être dans un conte fantastique ou plus raisonnablement dans une autre crise de délire de Nathanaël qui va tenter d’étrangler le prétendu père d’Olympia avant de sombrer à nouveau dans la maladie. Une maladie dont il ressortira à nouveau pour recouvrer la raison et se préparer à épouser sa fiancée. Le jour du mariage, Clara et Nathanaël décident de monter au sommet de la tour de l’Hôtel de Ville du haut de laquelle Nathanaël apercevra Coppélius dans la foule. Nouvel accès de délire qui cette fois se soldera par la mort de Nathanaël qui se jette du haut de la tour.

Le mot allemand « Unheimlich » s’oppose à « Heimlich » dont la signification est : « de la maison », familier, intime. Ce n’est pas pour autant une stricte opposition qui le ferait traduire par l’étranger, l’inconnu qui fait peur, c’est bien plutôt quelque chose de familier qui tout d’un coup se transforme et prend un caractère inquiétant troublant, « quelque chose qui aurait du rester caché et qui se manifeste ».
Et Freud nous cite un certain nombre de cas typiques de l’apparition de cette inquiétante étrangeté :

- Lorsque quelque chose qui normalement doit être inanimé semble être vivant : on peut penser aux poupées, aux automates, mais aussi à cette impression bizarre que l’on peut avoir quelque fois qu’un portrait nous suit des yeux.
- Le thème du double qui fait vaciller la conscience de notre moi et nous ramène à une période archaïque où le moi n’était pas encore bien distinct de l’environnement, d’où une vacillation identitaire
- La répétition du semblable telle qu’on peut la retrouver par exemple lorsqu’on perd son chemin et qu’on se retrouve à tourner en rond sans s’en apercevoir pour revenir inéluctablement à notre point de départ. On peut trouver des circonstances analogues quand par exemple un même chiffre se répète anormalement, souvent dans un bref laps de temps, et semble dès lors signer une forme de destin à tonalité néfaste. Pour Freud, c’est la contrainte de répétition qui est au cœur de la vie psychique qui donne cet effet « démoniaque » et contribue à faire ressentir comme étrangement inquiétant ce retour de l’identique.
- Ainsi parfois les coïncidences, en particulier dans la névrose obsessionnelle sont analysées par le sujet comme ne relevant pas du pur hasard mais d’une forme de sixième sens que l’on possèderait : des coïncidences telles que recevoir un appel téléphonique au moment même où l’on pensait à la personne, ou encore avoir le pressentiment de la mort de quelqu’un entre autres.
Freud nous cite pour exemple un de ses patients, névrosé obsessionnel qui lors d’une cure thermale voit ses symptômes largement améliorés et qui en attribue la cause à la situation de la chambre qu’il occupait, contigüe de celle d’une garde malade qu’il appréciait particulièrement. Lors d’un second séjour, il redemande à occuper la même chambre qui malheureusement s’avère être déjà prise par un monsieur âgé contre lequel se déclenche sa colère. « Que l’apoplexie le terrasse » s’exclame-t-il ! Malheureusement tant pour le vieux monsieur que pour lui-même, c’est bien ce qui va se passer quinze jours plus tard, ce qui bien sûr ne pouvait être pour lui que l’effet de son agressivité et du « mauvais sort » qu’il avait été ainsi amené à lancer..
- Pour Freud, nous sommes en présence d’une forme particulière du retour du refoulé, d’où cette impression que « quelque chose qui aurait du rester caché et qui se manifeste ». Même chez le plus rationnel des individus, il est alors difficile de ne pas sombrer dans une forme de superstition, de croyance plus ou moins magique de ce qui est en train de se jouer là, ne serait-ce que très temporairement. Car de fait nous sommes ramenés à une période très précoce de notre vie où nous fonctionnions sur un mode proche de l’animisme des primitifs, et qui s’accompagne de la croyance en la toute puissance des pensées, alors même que notre conscient a largement dépassé ce stade. Beaucoup de culpabilités et d’angoisses inconscientes prennent racines dans ces souhaits agressifs refoulés censés avoir un effet sur le cours des évènements.
C’est également cette période précoce de la vie qui est à l’origine de nos superstitions, croyance en la magie, aux fantômes, etc…qui ne se contentent pas en général d’être simplement hostiles mais qui sont de plus possesseurs d’un pouvoir particulier, manifestation d’une force obscure qui se déchainerait à notre encontre et qui n’est souvent que la projection sur l’extérieur de notre propre agressivité qui se charge dès lors de cette puissance magique.

Et pour rester dans le domaine de la magie, il est encore possible d’évoquer le fameux sentiment de « déjà vu » largement utilisé pour « prouver » l’existence de vies antérieures. Dans « Psychopathologie de la vie quotidienne » Freud n’adhère pas à l’explication qui qualifie de telles impressions d’illusion mais affirme qu’il est question de quelque chose qui a déjà été éprouvé mais de manière inconsciente. Il nous cite alors l’impression de déjà vu éprouvée par une dame alors qu’elle était âgée d’environ 12 ans et qu’elle était en visite chez des amies habitant la campagne. Tout au long de la visite elle eut l’impression non seulement de reconnaître les lieux mais encore de connaître par avance la pièce dans laquelle elle allait pénétrer. Or, il se trouve que lors de cette visite elle était informée que les personnes habitant la maison avaient un frère très malade dont elle s’était dit qu’il ne tarderait pas à mourir. Or, son propre frère avait été victime quelques mois plus tôt d’une grave maladie suite à laquelle elle-même avait été éloignée un temps de la maison. Il est possible que le frère en question ait été présent lors de cette visite mais là bizarrement ses souvenirs deviennent extrêmement flous, alors qu’elle se rappelle par le menu de tous les autres détails, y compris la tenue qu’elle portait. Elle s’est donc retrouvée dans une situation analogue à celle qu’elle avait déjà vécue elle-même auparavant, à savoir un frère en danger de mort. Mais ce souvenir n’a pu accéder à ce moment là à sa conscience dans la mesure où il s’accompagnait d’éléments fortement refoulés ayant trait à des souhaits de mort à l’encontre de ce frère dont la disparition l’aurait rendue à nouveau seule enfant de ses parents. Elle fut d’ailleurs par la suite atteinte d’une névrose se manifestant par la peur obsédante de voir ses parents mourir, fondée sur les mêmes vœux inconscients. Quant à son sentiment de fausse reconnaissance, il est selon Freud simple déplacement sur la maison et le jardin du souvenir interdit de venir au jour.

Et c’est sur ce thème que je vous propose de nous quitter jusqu’à l’année prochaine, sans oublier de vous souhaiter à toutes et à tous des fêtes de fin d’année rien moins que…magiques !
Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 28/12/2014

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