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149. L'abus comme néantisation de l'autre

martine


Bulletin 149 novembre 2014
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L’abus comme néantisation de l’autre
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Le thème de ce mois ci m’a été inspiré par la lecture de l’article de Liliane Daligand paru dans l’Esprit du temps (2012, n°61), disponible en ligne à l’adresse :
http://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2012-1-page-93.htm .

Il s’agit d’un article fort intéressant traitant des différents abus dont les enfants sont victimes, en particulier les abus sexuels et les conséquences catastrophiques qui en résultent sur leur vie future. L’auteur analyse pour nous à la fois le processus , appelons le « normal » du devenir de l’enfant et les ravages que vient introduire l’inceste dans ce développement, ne laissant très souvent comme unique issue à la victime que la voie de la prostitution, seule voie dans laquelle elle puisse se reconnaître. Entendons-nous : il est clair que si toutes les victimes ne deviennent pas prostituées, la grande majorité des prostituées sont d’anciennes victimes d’inceste. Un témoignage émouvant sous forme d’une lettre d’une fille à son père abuseur, que je ne saurai trop vous conseiller de lire, est reproduit dans ce même article dont je vais d’abord ici dans un premier temps tenter de cerner les points principaux. L’approche de l’article est lacanienne, ce qui donnera peut-être à ceci une tonalité et un vocabulaire que vous n’avez pas l’habitude de trouver dans ce bulletin, toutefois, nous verrons dans un second temps qu’elle peut tout à fait rejoindre l’approche d’un autre auteur qui nous est beaucoup plus familier, je veux parler de Racamier (voir bulletin : « l’inceste et l’incestuel »).

Mais revenons à l’article de Daligand :

D’abord des chiffres, effarants il faut bien le dire : selon l’auteur qui se base sur une enquête effectuée aux Etats Unis, une fille sur quatre et un garçon sur huit seront victimes d’abus sexuel avant l’âge de 18 ans, et dans 80% des cas l’abuseur sera un proche.

Ce qui se pose en premier dans l’article est « l’enfant contesté comme personne ». L’auteur s’élève contre le regard malheureusement encore trop courant que portent certains adultes sur l’enfant qui est que, du fait de son immaturité, de n’être pas encore un homme ou une femme adulte, il n’en aurait pas la qualité, la valeur en quelque sorte, et ne mériterait donc pas le respect que l’on doit à un individu accompli. Il resterait par là, selon l’auteur, considéré comme se situant dans une « position larvaire ». Il est là important de constater que ceci constitue la toile de fond qui est d’ores et déjà posée, bien avant que l’abus ne survienne quand il survient. Avant l’abus, l’enfant est déjà déconsidéré, réduit à un morceau de chair, je rajouterai, objet, possession des parents, prêt à glisser de ce statut d’objet à celui d’objet de consommation. Un être donc qui ne saurait s’appartenir, dans la mesure où il appartient au parent : ceci est malheureusement un fait qu’il n’est pas besoin d’aller jusqu’au viol pour observer : ferait-on subir, à un autre adulte considéré comme son égal, ce qu’on fait subir à certains enfants au nom d’une éducation confondue avec un dressage ?

L’abus est d’autant plus facile, qu’on le sait, l’enfant ne dénoncera pas le parent abuseur : la menace, la peur, la culpabilisation, la séduction y sont bien sûr pour quelque chose, mais oublierait-on le principal, à savoir qu’avant tout ce parent, l’enfant l’aime éperdument ? Tout dépendra bien sûr de l’âge auquel a lieu l’abus. Mais chez le jeune enfant, ce dont il ne peut parler pourra se manifester par certains signes : changement brutal de comportement avec agitation, cauchemars, angoisses, encoprésie, signes régressifs, ou encore comportement érotisé, exhibition, masturbation en public, voire tentative de reproduire l’acte avec tel ou tel petit camarade, ce qui aura c’est un comble pour résultat de le faire classer lui comme pervers !

Ce secret, quelle que soit la manière dont l’adulte s’y prendra pour l’obtenir, que se soit par la menace, la manipulation ou la complicité séductrice, il sera toujours de la partie, faisant de l’enfant le complice de l’agresseur auquel il se trouve irrémédiablement lié, ne lui laissant plus la chance de vivre sa vie normale d’enfant au milieu de sa génération.

« Tout enfant né est à mettre au monde » nous dit l’auteur. Ceci consiste à l’aider à contrôler l’envahissement pulsionnel dont il est la cible afin qu’il puisse se constituer un « corps parlant ». C’est bien sûr au départ le rôle de la mère de limiter cet afflux pulsionnel, en jouant le rôle de « pare-excitation », mais aussi en mettant un frein salutaire à la pulsion, et pour ce, ne jamais l’ amener à satisfaction totale ceci s’appelle la « castration ». Une castration selon Dolto « humanisante » car « symboligène ». Tâchons d’être plus clair : Le sevrage entre autres, pose un interdit à une satisfaction qui désormais n’aura plus cours. La pulsion à l’œuvre aura en partie à devenir inconsciente, devenir tabou pendant que ce qui reste de libre de la pulsion aura à se tourner vers le devenir de l’enfant, l’étape ultérieure de son développement. Ceci implique bien sûr que ce moment du sevrage arrive à point, au bon moment, celui de l’enfant et non celui du bon vouloir de la mère, celui où la pulsion est prête à la fois au renoncement et au passage à autre chose. Passant d’étape en étape, l’enfant se verra alors de plus en plus ouvert au langage qui lui-même canalisera de plus en plus la pulsion.

Arrive alors le moment de l’Œdipe, dont on sait bien pour en donner un schéma simplifié à l’extrême que lors de ce premier éveil génital, l’enfant aura pour fantasme central de prendre la place de papa, si c’est un garçon, de maman, si c’est une fille. J’ai dit fantasme, désir si vous préférez, un désir qui ne doit surtout pas être satisfait, et s’il l’est ce ne saurait être que parce que l’adulte est pervers, l’enfant quant à lui ne fait que passer par une étape des plus normales de son évolution. Ceci paraît évident, bien sûr, mais à force d’entendre des inepties du genre que Freud aurait dit l’inverse et que ce serait la faute à l’enfant si tout ça arrivait, il me semble effectivement que les points sur les i ne sont pas toujours indispensables à mettre. Pourquoi alors ne pas aller jusqu’à dire que c’est parce que le Christ a dit « Laissez venir à moi les petits enfants » que certains prêtres sont devenus pédophiles ?

Mais l’Œdipe en gêne plus d’un, il serait plus instructif de se demander pourquoi…Il n’empêche que ce fameux Œdipe est une étape des plus importantes du développement dans la mesure où c’est là où va s’inscrire, justement l’interdit de l’inceste, posé par la fonction symbolique du Nom- du- Père, selon Lacan, grâce à quoi l’enfant pourra prendre sa place dans la lignée, ne plus se confondre avec les générations précédentes, prendre sa place de fille ou de garçon dans sa génération. L’Oedipe va ouvrir à ce concept vital de la différence radicale entre les êtres, différence médiatisée par la parole. Ainsi se pose la Loi, celle à laquelle la mère est elle-même soumise (de même que le père) dès le début…en principe ! C’est la présence à l’arrière plan de celle Loi chez la mère qui va lui permettre de poser dès le départ l’indispensable séparation d’avec son enfant. Je m’excuse ici auprès des spécialistes s’il y en a, de ce condensé fort peu respectueux de la complexité des concepts évoqués, mais il est surtout dans mon intention de faire passer le message que l’inceste ne survient pas par hasard et survient de fait sur ce qu’on pourrait appeler un « certain terrain » qui le prépare et qui a quelque chose à voir avec la Loi ou pour rejoindre Racamier, ce qui en est l’inverse absolu, cette loi détournée, pervertie, qui est la loi de la non séparation.

C’est exactement ce que nous retrouvons dans l’article précité, il s’agit des propos d’une prostituée ayant comme beaucoup d’autres subi l’inceste :  «Ma mère et moi, c’est pareil ; nous sommes comme deux sœurs ; on se ressemble comme deux gouttes d’eau. Je mets ses vêtements ; elle met les miens ; on s’échange même nos amants.»

Dans l’inceste, la parole s’absente, fait place à la violence des sensations, de l’excitation qui gagne la victime, de la confusion des êtres, des sexes et des générations dans un indicible traumatique. L’enfant devient alors simple « morceau de viande », parfois « acheté » par des cadeaux, des faveurs, des préférences dans la fratrie autant de choses qui d’ores et déjà signent quelque chose du commerce sexuel à venir. Mais même si ce n’est pas le cas, resteront la peur, la culpabilité, la honte, les troubles relationnels et sexuels, et bien d’autres souffrances que pourra peut-être lever un jour la parole salutaire dans la mesure où elle sera reconnue, chose qui de plus on le sait est rarement le cas chez l’enfant victime.

Quand un inceste a lieu, je vais parler ici de l’inceste dont la fille est victime, le plus courant, on met souvent en cause la mère, qu’on accuse d’avoir « laissé faire », soit pour protéger son partenaire , soit qu’elle soit elle-même victime de la terreur qu’il lui inspire, soit, cela arrive qu’elle ait ouvertement participé, soit le plus souvent qu’elle n’ait pas voulu voir ce qu’elle avait sous les yeux, ou même encore qu’elle n’ait pas cru l’enfant. Cette forme de déni, même en toute bonne foi, montre encore à quel point le climat était là avant l’acte et le secret était la loi.

C’est ce qui va nous ramener à Racamier dont l’approche est quelque peu différente mais mène aux mêmes conclusions. J’ai écrit il y a quelque temps de ça un article intitulé en référence au livre de l’auteur « l’inceste et l’incestuel ». Vous pourrez trouver cet article dans la rubrique archives du site. L’incestuel n’est pas l’inceste, dans la mesure où l’acte n’est en général pas commis. Mais si Racamier a choisi de créer ce néologisme d’incestuel c’est bien que les deux concepts sont très proches, ce qui l’amène à qualifier l’incestuel d’ « équivalent de l’inceste ». Comment mieux vous décrire ce climat qui règne dans certaines familles qu’en reprenant les propos de la prostituée cités un peu plus haut ?
C’est effectivement le climat de la non séparation des êtres, et par là des sexes et des générations qui prédomine, je dirai même que la confusion des êtres y est la loi au détriment des individus, faisant vivre au plus près l’expression « tu es la chair de ma chair ». Et effectivement on fait ce que bon nous semble de notre propre chair…

Ce climat incestuel que je ne vous redécrirai pas plus aujourd’hui dans la mesure où ceci a déjà été fait largement par ailleurs se base sur la non séparation qui prend son origine dans ce que Racamier appelle la « séduction narcissique », séduction normale en début de vie, où elle est réciproque entre la mère et l’enfant mais qui doit se terminer un jour pour laisser l’enfant aller vers son propre devenir. Ce « deuil originaire », forme de castration pourrait-on dire, n’est pas forcément supporté par la mère lorsqu’elle a besoin de son enfant pour combler en elle un vide qu’elle ne peut tolérer. L’enfant est alors retenu bien après que le temps en soit révolu, dans cette relation de fusion absolue, d’univers à deux, enfant devenu fétiche (ou phallus), maintenu sous l’emprise maternelle.

La non séparation, le secret, l’emprise sont là dès le départ et toujours selon Racamier c’est le climat incestuel qui fait le lit de l’inceste, ce climat matriarcal d’où le père est absent ou exclu en tant que tiers séparateur. Je rappelle toutefois que s’il est fait appel ici au triangle traditionnel père-mère-enfant, la fonction du père reste symbolique et pourrait se résumer au fait que la mère porte son désir ailleurs que sur l’enfant, en tout cas pas exclusivement sur l’enfant.

Il est donc important de retenir que si bien sûr l’inceste porte l’emprise à son plus haut degré, l’emprise est déjà là en substance, bien avant que l’acte ne soit commis. Et que l’inceste en première génération, laisse souvent sa trace sous forme d’incestuel dans la ou les générations qui suivent, preuve s’il en était besoin que les deux sont étroitement liés.

C’est en essayant de trouver un sujet plus léger pour la prochaine fois que je vous donnerai à nouveau rendez vous dans un mois….
Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 28/12/2014

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