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137. De la perversion narcissique dans les institutions

martine

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Bulletin 137 Novembre 2013
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De la perversion narcissique dans les institutions .
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Nous avons déjà eu à plusieurs reprises l’occasion de parler de la perversion narcissique, fonctionnement très particulier et fortement toxique caractérisé par “ le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir ”. (P.C.Racamier)

L’abord de cette problématique a déjà donné lieu à plusieurs bulletins, mais ces derniers se centraient essentiellement sur la famille ou le couple dont un au moins des deux membres est pervers narcissique. Il avait déjà été signifié que ce fonctionnement n’était pas forcément l’apanage du couple ou des familles mais pouvait se retrouver dans tout lien unissant au moins deux individus quel que soit la nature de ce lien. Et bien sûr par conséquent dans les relations professionnelles : ce peut être un dirigeant, bien sûr qui se sert de son pouvoir pour abuser de ses employés déshumanisés, ce peut être ces fameux « nettoyeurs » qui sévissent lors des restructurations nécessitant de se débarrasser d’une partie des employés, ça peut tout aussi bien être un lien employé-employé, qu’il soit isolé, donc l’affaire de deux individus, où de manière plus générale pris dans un ensemble plus grand, celui d’une institution à fonctionnement pervers qui favorise ce type de rapport inter-individuel, ce peut être encore un groupe d'individus qui créent un "noyau" au sein de l'entreprise.

Le concept de perversion narcissique a été mis à jour par P.C.Racamier à partir de son travail avec les psychotiques. Mais il ne s’est pas limité à décrire le fonctionnement de l’individu pervers, il s’est aussi attaqué à décrire le fonctionnement de ce qu’il appelle les « noyaux pervers » dans les institutions, plus particulièrement dans les institutions psychiatriques et psychanalytiques (ce ne sont pas les seules loin de là, mais oui, ça existe aussi. Pour ceux plus spécifiquement intéressés par ce type d’institution je vous renvoie à l’excellent article de Bayle et Prudent Bayle cité ci-dessous en accès libre sur le site cairn info).

Mais avant d’aller plus avant, il est nécessaire de définir ce qu’est un noyau pervers. D’après Racamier (Le génie des origines) se qualifie ainsi « une configuration dynamique durablement organisée au sein d’un groupe ou d’une famille et dont le mode de fonctionnement présente des traits pervers d’un type parasite et corrupteur essentiellement narcissique. »

Bien sûr l’objectif reste le même : se valoriser et obtenir un gain narcissique et matériel aux dépends des autres. A noter aussi que le noyau se nourrit du milieu dans lequel il se forme (et qui doit donc peu ou prou s’y prêter, rajouterai-je), et peut ainsi s’assimiler à une infection ou un cancer dudit milieu. Le noyau peut être directement issu de la direction, ou bien interne, de petits groupes de personnes alliées entre elles pour constituer une coalition, dont le fantasme est celui de l’indestructibilité et de l’obtention par diverses manœuvres d’avantages aux dépends des autres. Pour créer un noyau pervers, il faut être au moins deux, mais par la suite le noyau tient lieu d’aimant, absorbant les uns repoussant les autres en fonction de ses besoins.

Il est important de souligner que toute coalition, toute manœuvre et même tout abus de pouvoir n’est pas forcément d’essence perverse narcissique. Les quatre règles fondamentales qui caractérisent de tels noyaux sont, toujours selon Racamier : le secret, la prédation, la transgression des règles communes et le discrédit de la vérité.
Un autre trait doit également être cité ici : la capacité du pervers à pervertir un complice, qui deviendra alors son « bras armé » pour agir à sa place la perversion.

Dans l’article de G. Bayle et A. Prudent- Bayle « Institutions et perversions narcissiques » (Revue Française de Psychanalyse 2003/3 vol 67), les auteurs nous rappellent les modalités d’une telle perversion :

Tout d’abord elle vise à créer un climat incestuel fusionnel, arasant la différence entre les deux individus, le pervers et son futur complice. Dans un premier temps, le pervers se doit de séduire l’autre, il le fera soit par le biais d’un prétendu idéal commun dont il se fera le défenseur acharné, soit par un avantage accordé qui fait de l’autre son débiteur, soit le plus souvent dans un climat paradoxal visant avant tout à déstabiliser l’autre et créer en lui le malaise. Ca peut être par exemple le fait de mettre quelqu’un à un poste pour lequel il n’est pas qualifié, lui faire miroiter un avenir brillant « car il (le pervers seul juge à bord) l’apprécie beaucoup par rapport aux autres tellement peu compétents et peu motivés », tout en mettant systématiquement le doigt sur ses failles et ses insuffisances par rapport au poste occupé. Ceci peut d’ailleurs être érigé en règle générale : si c’est trop beau pour être vrai, ce n’est pas vrai ! Et il n’y a aucune chance que vous soyiez d’un coup l’ « Elu » de quelqu’un qui ne vous connaissait pas quelques jours avant (style coup de foudre amoureux) et qui d’un coup vous adore : s’il vous fait croire que vous l'avez ainsi séduit, c’est que c’est lui qui est en train de vous séduire.

Le futur perverti se trouve dès lors en « porte à faux », en insécurité, envahi de doutes sur sa propre valeur, sur la réalité de ce qui se passe. C’est le moment opportun pour que le pervers se pose en sauveur bienveillant ; il va alors proposer la solution, sa solution bien entendu, pour mettre un terme à ce malaise suscité chez l’autre : par exemple une proposition de formation, de remise à niveau qui lui permettra éventuellement de gravir encore mieux les échelons ou obtenir tel ou tel poste particulièrement convoité, un poste auquel bien sûr notre futur complice n’aurait même pas osé penser dans ses rêves les plus fous ! Il y a là création d’un néo besoin dans l’unique but de pouvoir le frustrer, technique éminemment perverse elle aussi : promettre la lune pour avoir le plaisir de ne pas la donner.

Car en effet, « comme c’est dommage », brutal revirement du pervers qui « pour des raisons institutionnelles dont il laisse à penser hypocritement qu’il les réprouve fortement », passera à l’étape frustration : la formation, donc le poste convoité n’est plus à l’ordre du jour, un autre l’a pris, le budget ne le permet pas, etc, etc…Il est tout à fait possible alors d’ores et déjà de désigner les responsables de cet échec: administration ou tel(s) et tel(s) collègues. Création de bouc-émissaire et déresponsabilisation tout aussi perverse : n’oublions pas que ce n’est jamais sa faute, les méchants sont toujours les autres !

Le perverti est alors « mûr » pour accepter le solution perverse de rechange qui lui sera alors proposée et la mettre en acte, totalement persuadé qu’il a donné son « consentement éclairé » et convaincu d’avoir la protection et l’amitié de cette mère archaïque idéalisée qu’est devenu pour lui le pervers à qui il est désormais tout dévoué, sans se douter qu’en fait il n’est pour lui qu’un ustensile. C’est en raison de ce lien extrêmement régressif mais extrêmement puissant créé par le pervers que les déceptions sont si cruelles, au-delà de la confusion et de l’attaque de la pensée induite par le pervers, dont les séquelles, ceci dit au passage ont tendance à disparaître très vite dès que le pervers est dévoilé et le lien rompu, même s’il faut du temps pour admettre la vérité.

Qui est le pervers institutionnel ?

C’est avant tout quelqu’un qui crève littéralement d’envie, de manière générale de tout ce que l’autre est supposé avoir (la beauté, la richesse, le bonheur, et surtout dirai-je une richesse intérieure dont il est cruellement privé) ; Au niveau de l’institution, c’est quelqu’un qui dans son omnipotence n’admet pas d’être soumis à une loi, encore moins une hiérarchie qui le domine, encore moins que les autres aient plus de compétences que lui. S’il est salarié, il trouvera que ses mérites ne sont pas reconnus à leur juste titre et que « tous ces incompétents » lui volent une reconnaissance qui de fait lui est due, s’il est dirigeant, il peut tout aussi bien ne pas admettre de se plier par exemple à la loi du marché et de la concurrence, ne supportant en aucun cas d’être en position de faiblesse. Quand il s’identifie à l’institution qu’il a créé, il est normal pour lui que tout un chacun se sacrifie au bien de cette institution vue comme lui comme immortelle, et par exemple abatte un travail de Titan pour la sauver (heures supplémentaires non payées, renoncement aux primes, bénévolat, travail au noir, etc).
N’oublions pas qu’en outre le détournement de la loi est une jouissance de choix pour le pervers. Cà peut être également quelqu’un qui estime que sa valeur justifierait qu’il crée sa propre affaire, mais incapable de la moindre créativité, il ne franchit pas le pas, et faute de devenir leader à l’égal du leader, il deviendra « anti-leader », s’employant à saboter de l’intérieur une institution qui en paiera le prix fort.

Mais pour cela le pervers a besoin d’au moins un allié qui lui sera entièrement dévoué, et mettra en acte à sa place les manœuvres perverse, M.F.Hirigoyen ayant déjà attiré notre attention sur le fait que le pervers aime faire faire son sale boulot par les autres. Ce sera donc par exemple ce perverti qui sera chargé du recrutement pour le noyau pervers. Ce sera lui qui répandra la médisance, annoncera une future catastrophe à venir si « ça continue », disqualifiera les dirigeants en place ou incitera au détournement de la loi.

Tout pervers a besoin d’un bouc émissaire chargé de porter les côtés inacceptables de sa propre personnalité. Dans l’institution, ce seront les opposants à son système, ceux qui ne jouent pas son jeu et qui se verront ainsi disqualifiés, (la fameuse « mise au placard » est une disqualification largement répandue), critiqués de manière impitoyables et érigés en modèles honteux de ce qu’il ne faut surtout pas faire, valorisant de par là même ceux qui bien au contraire se seront soumis à sa loi. Le pervers a besoin de ces « vils ennemis » tout autant que de ses alliés pour la mise en place de son système, c’est pourquoi il ne s’en débarrasse pas, bien au contraire, il les met en avant, ils sont le miroir négatif de l’idéal qu’il prône. C’est bien entendu là encore le principe « diviser pour mieux régner » qui est mis en acte : ainsi le pervers adore les comparaisons susceptible d’exacerber la jalousie et l’envie des uns contre certains autres érigés en modèle de « l’employé idéal », et prétendument favorisés, alors qu’ils sont très certainement ceux qui sont dans la plus mauvaise posture. « L’envie est leur moteur » nous dit M.F.Hirigoyen, mais une envie suscitée chez l’autre et agie par lui.

Chantage et culpabilisation sont bien sûr de la partie, mais bien sûr discrets, ce sera l’entreprise qui va mal (et donc menace les emplois !), à chacun de savoir où est son intérêt puisque la responsabilité de la bonne marche de l’entreprise est déléguée elle aussi aux salariés.

L’intrusion est bien sûr de la partie : on pousse à la confidence, on mélange vie privée et vie professionnelle, on crée des sorties , des restaus communs, des réunions en dehors des heures de travail qui prennent un caractère implicitement obligatoire, on distribue aimablement des téléphones portables qui rendent joignables jour et nuit, weekend et jours fériés, on gère un système de covoiturage, bref on calque le fonctionnement de l’entreprise sur un fonctionnement familial pervers, infantilisant de ce fait les employés par rapport à un père ou plutôt une mère garante de leur survie en échange de leur totale adhésion au système.

D’ailleurs le pervers est tout puissant et c’est son approbation ou sa désapprobation qui fait loi : le système des compétences réelles se voit ainsi écarté au bénéfice de celui de la sélection de « favoris », titre décerné à ceux qui ont le bonheur de lui plaire (donc de servir ses desseins). N’oublions pas non plus que le pervers n’admet d’autre loi que lui-même. Les malversations légales sont donc systématiques, plus pour sa jouissance que pour son intérêt réel d’ailleurs.

Les compétences elles-mêmes sont mises à mal par l’emploi qui en est fait : contre-emploi qui en général ne correspond pas à ces compétences, ou mieux abrasion des différences, de la hiérarchie, tout le monde est au même niveau, tout le monde fait tout, sans d’ailleurs bien savoir quel rôle lui est attribué et quel rôle a l’autre par rapport au sien, confusion oblige ! C’est le règne de l’indifférenciation, confusion symbolique des sexes et des générations, pour ne pas dire des individus eux-mêmes, devenant par là interchangeables ce qui est indispensable à leur rôle de pion déshumanisé. D’ailleurs il n’est pas rare de voir le leader se mettre prétendument au même niveau que les autres dans un discours égalitaire séducteur, mais tout aussi mensonger que manipulateur. J’ai ainsi entendu parler d’une structure prétendument psychanalytique où chacun, quelle que soit sa qualification était présenté au public comme « accueillant ». Le « copinage » n’a de fait que fonction d’inciter l’autre à parler et dévoiler des failles qui se verront un jour ou l’autre exploitées.

Le moyen essentiel du pervers ou du noyau pervers réside dans la neutralisation des capacités mentales, il s’agit pour cela de sidérer l’ intelligence, la clairvoyance chez l’autre, la rendre inopérante : ceci n’est pas très difficile pour eux dans la mesure où les personnes normalement ouvertes sur l’autre et au fonctionnement plus sain se voient pris dans un système tellement fou et tellement absurde , tellement hors logique, qu’il ne peut être pensé si l’on n’est pas soi-même pervers . Alors à tous ceux qui après coup se sont culpabilisés de ne pas avoir vu ce qui se jouait sous leurs yeux, j’aurais tendance à dire de cesser de se dévaloriser, et bien au contraire de comprendre à quel point c’est plutôt un signe de leur intégrité.

Mais suivons encore un peu Racamier dans sa description de tels noyaux :

Leurs procédés sont ceux de la pensée perverse : secret , intimidation, surestimation d’eux-mêmes des coalisés, mensonge, duperie, dissimulation, double jeu, abus de confiance et de pouvoir, disqualification d’autrui…et par dessus tout la bêtise extrême : celle de se croire très malins et très forts alors que leur pensée est vide et leur essence d’une rare médiocrité.

Les effets : discrédit de la vérité, la différence entre le vrai et le faux est arasée, la loi disqualifiée, les rôles pervertis, la confusion règne, l’énergie baisse autour d’eux, la motivation s’effondre, l’institution est empoisonnée, ce qui fait dire à Racamier que le meilleur moyen de se débarrasser d’un tel noyau est de le « cracher ».

Et contre de tels abus, il n’est pas de meilleure solution que d’opposer son contraire : à la stupidité et au délire de grandeur, l’intelligence et l’analyse, au mensonge et à la loi du silence, la vérité et la révélation des agissements. Il suffit souvent qu’une langue se délie pour que la vérité apparaisse de toutes parts, que les secrets induits par « l’interdit de dire » se lèvent, que la lumière se fasse jour et que le mépris (ce mépris dont l’auteur nous dit « tuez les ils s’en fichent , méprisez les ils en crèvent ») s’abatte sur eux.

Deux écueils principaux menacent toutefois :

La rage du pervers ainsi démasqué est sans limite, surtout s'il ne trouve pas de victime de substitution, et il s’agit de bien se prémunir de tous les méfaits qu’il peut encore faire subir : le recours à la loi, par exemple à l’Inspection du Travail ou aux Prud’hommes, même à titre préventif, est une bonne stratégie, dans la mesure où elle peut inciter le pervers à ne pas risquer de « perdre la face » seule chose qui lui tient lieu de vie et abandonner sa victime, ce qui lui est rendu facile par l’interchangeabilité de celle-ci. A moins que la rage ne le pousse à l’erreur, et rende ses manœuvres visibles aux yeux de tous. Il est parfois utile d’être un peu parano face à de tels individus, constituer des dossiers, faire des enregistrements de conversations, laisser des traces écrites ; en effet le pervers en général se livre en petit comité et seulement de manière orale. Faire entendre à l’ensemble des employés (faute de pouvoir le produire en justice) un tel enregistrement est un acte dont il aura du mal à se relever.

Le second écueil est la peur qu’il suscite généralement chez l’autre, peur de l’attaquer, peur des conséquences….s’il est évident que ce sont des êtres retors dont il faut savoir se méfier (mais ils sont tellement prévisibles quand on connait leur fonctionnement, tellement dépourvus d’imagination, tellement préprogrammés !), ils ont surtout le don de nous faire entrer dans leur délire de grandeur et de les croire invulnérables comme eux pensent qu’ils le sont. C’est un point qui arrive parfois à faire prendre pour redoutables des êtres mus par la bêtise et la lâcheté : se libérer de cette contamination par le délire est un point clé, tout comme est un point clé de comprendre pourquoi leur côté « maternel archaïque incestuel » (voir le bulletin « L‘inceste et l’incestuel »)   a réussi à nous séduire. Un petit tour dans les liens familiaux d‘origine n’est pas inutile à ce propos, il est en tout cas indispensable pour se retrouver soi-même d’abord, puis pour retrouver la réalité de l’ « adversaire » qui apparaît bien pitoyable dès lors qu’on l’a fait tomber de son illusoire piédestal.

Encore un mot pour conclure : je disais au début de ce bulletin que le noyau pervers se nourrit du terrain. Du terrain des individus narcissiquement fragiles, c’est un fait, mais aussi du terrain de l’organisation qu’ils phagocytent. Il est alors à porter un regard sur les nouveaux modes de gestion en vogue actuellement : flou des postes de travail, utilisation des compétences parfois douteuse, interchangeabilité des individus, modèle familial archaïque ayant remplacé le modèle patriarcal, effacement affiché de la hiérarchie, confusion, ordres donnés à tort et à travers dans l’urgence pour pallier au plus pressé, responsabilisation des employés dans l’avenir de l’entreprise, menace implicite du chômage en lieu et place de valorisation et de motivation, favoritisme, clientélisme, etc, etc…sans parler des procédés ouvertement pervers qui sont mis en place lors de licenciements collectifs par exemple…

Peut-être finalement que le terrain actuel se prête particulièrement au noyautage pervers !

Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 26/03/2014

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