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141. La souffrance morale, chimie or not chimie ?

martine

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Bulletin 141. Mars 2014
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La souffrance morale : Chimie or not chimie ?
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La psychiatrie biologique postule que tous les troubles mentaux doivent ou devront à terme être compris comme des maladies du cerveau. Ambition remarquable qui, si elle devait s’avérer exacte, réduirait à néant des siècles de travail durant lesquels on a tenté de chercher en l’esprit de l’homme lui-même les raisons de ses dysfonctionnements, recherche qui a culminé avec la découverte de l’inconscient freudien et soutient encore tout le mouvement psychanalytique en particulier.

Toutefois, François Gonon (« La psychiatrie biologique : Une bulle spéculative », revue «  Esprit », novembre 2011),  neurobiologiste, directeur de recherche au CNRS de Bordeaux, constate qu’il faudrait pour cela « pouvoir constater un apport substantiel de la neurobiologie…ou au moins une perspective réaliste de cet apport en ce qui concerne les troubles les plus fréquents ».Or, ceci lui semble des plus douteux. C’est ce que nous allons examiner au travers de quelques passages de son article que vous trouverez aisément en ligne et dont je vous conseille vivement la lecture.

Reprenant l’histoire du DSM (Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux), publié par la prestigieuse APA (American Psychiatric Association), manuel censé être la référence de base mondiale en ce qui concerne la psychiatrie, Gonon rappelle ce qu’on pourrait appeler le « tournant de 1980 ». En effet jusque là les deux premières versions du DSM étaient fortement influencées par les récentes découvertes de la psychanalyse, donc dans la logique de la structure psychopathologique du sujet malade : névrose, psychose, perversion étant les trois structures de base. Une telle structure s’exprime par certains symptômes (angoisse, dépression, etc, etc…), le symptôme n’étant pas forcément l’apanage d’une structure particulière (exemple : les troubles obsessionnels névrotiques comme rempart à une décompensation psychotique). Or, en 1980, le DSM change de cap, se postule comme « a-théorique », ce qu’il dément dans la foulée en optant pour un second courant de pensée qui mise sur l’essor spectaculaire de la neurobiologie en ces années là, avec entre autre la découverte de nouveaux médicaments psychotropes actifs. A l’ère de la science, il est de bon ton de se détourner des « états d’âme » laissés à ces vieilles superstitions que sont la religion, la philosophie, et la psychanalyse, pour se tourner résolument vers l’avenir, qui sera scientifique ou ne sera pas !

Et c’est là où le bât va commencer à blesser….

Commençons par préciser que la découverte des principaux psychotropes encore actuellement sur le marché n’est en rien issue d’une recherche scientifique réelle. Pour en donner un exemple parmi d’autres, le premier neuroleptique, la chlorpromazine, fut découvert fortuitement par Henri Laborit qui, en tant que médecin militaire cherchait à améliorer les conditions d’intervention chirurgicales sur les soldats. Ayant alors remarqué que la chlorpromazine entrainait un désintéressement des sujets par rapport au monde environnant, il eut l’idée de proposer aux psychiatres de la tester sur les malades mentaux. De fait toutes les molécules découvertes parmi les antipsychotiques et les antidépresseurs à l’époque n’ont été que le fruit du hasard et de l’intuition. Ce qui ne les a pas empêché d’avoir des effets, ne soyons pas médisants, ce serait loin d’être la première fois que le hasard fait bien les choses ! Ne restait plus qu’à savoir pourquoi et comment, dans la plus pure logique scientifique. Et très logiquement, les résultats positifs obtenus sur les symptômes ont permis d’espérer que la voie était trouvée pour mettre en rapport les dysfonctionnements mentaux et la chimie du cerveau, s’appuyant pour cela sur la recherche en génétique et l’imagerie cérébrale dont on attendait (et on attend encore) beaucoup. De là partit la naissance des hypothèses biochimiques telles que le déficit de sérotonine et de noradrénaline en jeu dans la dépression, ou les aléas de la régulation de dopamine dans la schizophrénie, etc…. Malheureusement, force est de reconnaitre qu’à ce jour, si on sait que ça marche, on ne sait toujours pas pourquoi, et le lien de cause à effet attend encore d’être scientifiquement prouvé ! Ce qui n’empêche pas certaines publications sur le sujet de franchir allègrement le pas et affirmer comme théorie ce qui n’est toujours qu’à l’état d’hypothèse.

De grandes promesses non tenues, donc, de la part de la neurobiologie, tout autant que la génétique et l’imagerie cérébrale sur lesquelles on comptait beaucoup pour étayer la théorie. A titre d’exemple, le pourcentage le plus élevé pour les anomalies génétiques responsables de la maladie se trouve dans l’autisme, et il n’est que de 5%.

L’auteur pose alors une question importante, comment alors que les scientifiques (les vrais) eux-mêmes reconnaissent leur échec, un discours inverse a-t-il autant de prise sur le grand public ? Quelle désinformation a-t-elle été ainsi mise en œuvre ?

Il apparaitrait que la faute n’en serait pas entièrement attribuable aux médias, qui, on le sait pourtant, sont friands de spectaculaire au détriment de la vérité, mais à certains discours scientifiques eux-mêmes, dont voici des exemples étudiés par Gonon dans le cadre du très contesté trouble de l’hyperactivité (celui qui amène à traiter les enfants un peu trop agités par Ritaline au lieu d’essayer de comprendre ce qui justement les agite) :

- Une incohérence flagrante entre résultats et conclusions.

- Citons le encore : « Dans le deuxième type, une conclusion forte est affirmée dans le résumé en omettant de mentionner aussi les données qui relativisent la portée de la conclusion. Pour illustrer cette déformation, nous avons analysé l’ensemble des résumés mentionnant une association significative entre le TDAH et les allèles du gène codant pour le récepteur D4 de la dopamine. Selon les méta-analyses récentes, cette association est statistiquement significative, mais confère un risque faible : 23% des enfants souffrant du TDAH sont porteurs de l’allèle 7-R mais également 17% des enfants en bonne santé. Parmi les résumés qui affirment une association forte, 80% omettent de mentionner qu’elle confère un risque faible. Il ne faut pas s’étonner alors que, dans certains textes écrits pour le grand public, le gène du récepteur D4 soit présenté comme un marqueur biologique du TDAH »

- Le troisième type de déformation consiste à affirmer de manière abusive que les résultats d’études précliniques ouvrent de « nouvelles pistes » thérapeutiques.

- Ajouté à ceci, le fait de ne citer en bibliographie que les résultats en concordance avec les thèses de l’auteur, de publier les résultats positifs en « oubliant » les résultats négatifs, le jeu de la concurrence entre équipes de chercheurs qui consiste à publier au plus tôt un résultat, « faire la une », peu importe si le résultat doit être invalidé par la suite, ça fera toujours moins de bruit…

- L’auteur nous signale également un vocabulaire qui prête à conclusion, par exemple le mot « impliqué », qui ne fait que suggérer un lien entre cause et effet, mais qui peut tout aussi bien se traduire par une certitude.

Il est évident que dès lors, on n’est plus dans un discours scientifique, mais dans la vente commerciale de résultats, dont on se doute qu’elle n’est pas faite que pour la gloire.

Dans le même registre d’idées, dans un autre article, ( « Cinquante ans de psychiatrie biologique, De l'espoir au doute assumé, Édouard Zarifian et Elliot Valenstein, militants exemplaires,(Sud/Nord, 2010/1 n° 25, p. 39-48. DOI : 10.3917/sn.025.0039), Gonon cite Elliot Valeinstein, professeur émérite en psychologie et neurosciences à l’Université de Michigan, auteur de « Blaming the brain » (C’est la faute au cerveau). Dans cet ouvrage, l’auteur démonte un par un les arguments scientifiques mis en avant pour étayer une étiologie basée sur la sérotonine et la dopamine dans la dépression et la schizophrénie. Il y montre également comment, malgré les idées reçues, ce ne sont pas des médicaments qui soignent et guérissent les troubles qu’ils sont censés combattre, tout au plus dans le meilleur des cas obtient-on une amélioration des symptômes. Quant à leur efficacité, elle serait largement surestimée. Suit une analyse du discours des industries pharmaceutiques très proche des « légères distorsions faites à la vérité » que vient de nous décrire François Gonon. Il s’agit bien entendu de vendre, et les premières cibles ne sont pas tant le grand public que les médecins eux-mêmes qu’il s’agit de convaincre sachant qu’auprès du patient, ils font référence.

La même année paraît « Les jardiniers de la folie » d’Edouard Zarifian , ouvrage plus « grand public », moins détaillé , donc moins « rebutant » pour qui ne manie pas facilement les concepts neurobiologiques. Les conclusions sont sensiblement les mêmes. En tant que clinicien, donc au contact direct de l’humain, il a du mal à le voir comme une simple somme de mécanismes biologiques. Zarifian s’est également penché sur l’histoire de la lobotomie, opération barbare et fortement invalidante en vogue dans les années 50, soutenue alors inconditionnellement par des discours scientifiques du même acabit.

Un mot me vient alors à l’esprit…Rumeur…

Je suis régulièrement amenée à déplorer le manque d’information qui règne dans le grand public au sujet de leur santé, qu’elle soit physique ou mentale, et surtout peut-être la passivité qui règne à ce niveau chez les patients qui se confient corps et âme à quelqu’un qui a la connaissance et le « pouvoir » de mettre un terme à leur souffrance. On cherche « quelqu’un de bien », le bouche à oreille et le médecin étant les premières sources de renseignements à côté de la célébrité médiatique. Le problème étant que des « quelqu’un de bien » on en trouve partout, quelle que soit leur option théorique, mais ils ne font pas forcément la même chose, justement en fonction de ladite option théorique. Et que le patient en toute logique devrait avoir son mot à dire…

Car il est peut être là encore important de dire que la « bonne foi » du patricien quelle que soi sa tendance, n’est pas forcément ce qui doit être mis en cause en premier. Le psychiatre par exemple, est avant tout un médecin, à qui il est appris outre un nombre impressionnant de mécanismes physiologiques et chimiques, et l’action réciproque de l’un sur l’autre, la grandeur de la science comme solution ultime au problème du vivant et de ses aléas. Dans le choix de cette profession, de plus, sont loin d’être négligeables les implications personnelles conscientes ou inconscientes, comme dans tout choix de ce type. Que le psychiatre, ou le médecin, consciencieux, se tienne informé des dernières parutions (ou des derniers potins) scientifiques est tout à son honneur. Et qu’il soit, tout imbibé qu’il est de son idéal scientifique, sincèrement dupe de cette « vérité » dont on lui a appris que c’est la science qui la détenait, on ne saurait lui en tenir grief. Malheureusement, de sa place de « celui qui sait » (le « sujet supposé savoir » de Lacan), il a pouvoir de transmettre ce message et d’occulter tout esprit critique de celui qui est le « demandeur ». Demandeur d’aller mieux, tout simplement, d’autant plus que le demandeur en question aura de son côté appris que rien n’est normal en dehors de l’idéal de bonheur promu par une société qui ravale de plus en plus la souffrance proprement humaine à une anomalie de fonctionnement.

On se retrouve donc dans une configuration qui ne peut que « marcher » : Un médecin sûr de sa science idéale, un patient sûr que cette science va le délivrer de son « mal de vivre », si possible vite et bien…sans qu’il n’ait trop à y réfléchir et surtout pas à se remettre en question.

Dans ce même registre, quelques chiffres donnent à réfléchir : Il paraît qu’en ce qui concerne la souffrance psychique, 60% des patients sont soulagés par un placebo. Ce qui nous amène à tenter de comprendre ce qui dans ce domaine là peut justifier un tel chiffre (et au passage l’efficacité de certaines thérapies). La réponse est : la relation humaine, celle qui s’instaure entre le praticien et le patient (on dirait en psychanalyse le transfert). De quoi remettre en question le pouvoir supposé d’une science qui vacillerait devant les sentiments de celui qui est censé lui devoir tout ! Tout ceci dépasse d’ailleurs très largement la sphère des maladies déclarées d’emblée « psychiques ». Les études contre placebo ont largement démontré l’influence du prescripteur et des conditions de la prescription sur l’efficacité du traitement, y compris dans les maladies on ne peut plus organiques.

En clair, si vous faites confiance à votre « Maître prescripteur » et que celui-ci est intimement (et très sincèrement) convaincu du bien fondé de sa science, vous irez mieux, même s’il vous prescrit du sucre en poudre ! Ceci n’est pas forcément le pire, car au fond n’est ce pas le but ? Etre soulagé ? Encore faut-il que le soulagement ne soit pas qu’un leurre et qu’il ne risque pas pour un moment de mieux-être temporaire de vous conduire à plus ou moins long terme dans une situation pire qu’elle ne l’était au départ.

On ne reprendra pas ici l’histoire qui sous tend ce débat, du moins dans l’opinion et chez ceux qui la créent consciemment ou non, et qui est celle de l’opposition entre sciences humaines et sciences exactes, ou encore sciences dites molles et sciences dites dures. Nous nous contenterons de dire que si les deux ont cohabité plutôt pacifiquement de la Grèce Antique jusqu’à Descartes, c’est ce dernier qui a ouvert la voie à la dichotomie en postulant l’homme moderne comme celui qui doit « se rendre maître et possesseur de la nature ». Le siècle des Lumières , l’éloge de la raison et la doctrine positiviste d’Auguste Comte, entre autres ont achevé la dévalorisation des sciences dites molles. L’ennemi est ciblé, c’est la passion, ou plutôt les passions, comme ennemi juré de la raison. Mais à trop rejeter quelque chose, on se le reprend en pleine figure : la réponse fut essentiellement artistique et littéraire, avec les Romantiques, dans un premier temps, puis les surréalistes. De manière contemporaine à ces derniers, Freud découvrait l’inconscient, et donnait un nom aux passions, espérant que les futures découvertes de la science viennent étayer ses découvertes.
On a vu ce qu’il en était avec l’éviction de la psychanalyse du DSM au nom d’un discours qui se veut a-théorique et délibérément tourné vers la science (et les industries pharmaceutiques).

Il n’empêche que si l’opinion peut se montrer crédule, on en a eu encore dernièrement des preuves avec le grand débat sur l’autisme, elle n’en demande pas moins fusse très naïvement d’être écoutée, peut être parce qu’intuitivement elle nous dit là que c’est le chemin à suivre : reconsidérer l’être humain derrière ses symptômes.

Et là le retour s’est fait par un mouvement d’opinion qui se prône ouvertement anti-médical, se basant sur les ratés quotidiens de la pharmacologie tels qu’on nous les livre de plus en plus dans les médias (affaire « médiator », retrait de tel ou tel médicament, dangerosité de certains vaccins…) . Un courant de pensée parfois extrémiste qui rejette en bloc tout ce qui relève de la chimie, allant jusqu’à prôner le refus de la vaccination de base et retourner aux médecines naturelles quelle que soit la pathologie. Retour aux plantes, donc, ou aux cristaux, ou autres thérapies anciennes, sensées remplacer avantageusement nos médicaments actuels. Ce courant de pensée prend racine directement par le phénomène de déshumanisation du soin et la surmédicalisation qui consiste à donner le « pharmakon » dès l’apparition d’un symptôme, voire en prévention de celui-ci et est sous tendu par un « retour à la nature », une forme d’écologie personnelle qui frise parfois la « paranoïa d’intoxication » . La surmédicalisation , elle, malgré un discours médiatique qui prétend l’inverse, continue à être sous tendue par notre bon DSM V qui ne semble même plus accorder « le temps du deuil » puisque vous avez en clair 15 jours pour être tristes avant d’être soupçonné de dépression ! Il y a certes des deuils qui débouchent sur des pathologies diverses (et d’ailleurs pas forcément la dépression) mais bon, ne pourrait-on pas pleurer un peu tranquille et au passage laisser le temps au temps pour que justement le deuil puisse faire son travail et nous libérer du défunt ? En même temps quand le syndrome prémenstruel lui-même est considéré comme potentiellement pathologique…il n’y a plus grand-chose à dire !

L’extrême répond à l’extrême…c’est dans la logique des choses. Ne pourrait-on pas alors plaider quelque peu la tempérance : rendre à la médecine hommage pour ses apports auxquels on doit quand même beaucoup en ce qui concerne la durée et la qualité de nos vies, apprécier qu’un antibiotique raisonnablement prescrit puisse nous éviter bien des complications, et même qu’un antidépresseur puisse momentanément être la solution contre une souffrance ingérable et nous permette de sortir la tête hors de l’eau. Mais aussi rester en tant qu’usager, « client » puisque c’est ainsi qu’on en parle de nos jours, vigilants sur nos intérêts en ne nous laissant plus éblouir par le mot science jeté à tort et à travers , soutenu par des chiffres exhibés à qui n’aura jamais les moyens de les vérifier, non dupes d’un discours environnant qui prône l’humain comme pathologique dans la mesure où ce qui justement le constitue (ses passions et ses souffrances) ne rentre pas dans le discours ambiant.

A tous un excellent mois de mars avant de vous retrouver pour un nouveau thème
Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com










Envoyé le 26/03/2014

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