adps

Archives, annonces et actualités ADPS
NO:
 20130928105237

..
[ Accueil Archives, annonces et actualités ADPS ]  
.

135.Le manque d'estime de soi

martine

www.adps-sophrologie.com

Bulletin 135. Septembre 2013
*****************************


Le manque d’estime de soi : de la réaction saine à la « folie douce »
**********************************************************************

Nous vivons dans une société dans laquelle on se doit d’être hyper-performant. Qui plus est, c’est la société de l’image, de l’apparence, de ce qui se montre au détriment de l’essence, de la valeur interne. Tout bon commercial par exemple a appris que pour vendre un produit quel qu’il soit, il fallait avant tout savoir « se vendre ». Peu importe la qualité du produit où le besoin que l’acheteur en a, les besoins ça se crée, et ça aussi c’est un métier ! Il s’agit aussi de ne pas trop respecter l’intimité de l’autre bien sûr, oser le déranger dans sa vie privée, « aller le chercher » comme on dit (démarchage téléphonique, spam,publicité, etc…) pour lui « refiler » avec force d’arguments techniquement bien rôdés, un produit ou un service dont il n’a nul besoin ! Toutefois le système n’est pas infaillible et le commercial en question doit se préparer à de nombreuses rebuffades et de nombreux échecs avant de trouver le bon « pigeon ». Il vaut donc mieux également ne pas être trop susceptible, et bien supporter le rejet. Le commerce a ses dérives, certes, mais ce système commercial intrusif représente de plus en plus le nouveau modèle des relations humaines, tous domaines confondus. Il faut pour avancer savoir faire du « rentre dedans » quoi qu’on entreprenne, et pour cela, il faut posséder une certaine dose de culot.

Ce fameux culot qui hier encore serait passé pour indécence, manque de pudeur et manque de respect, est aujourd’hui sollicité comme symbole de réussite et implicitement demandé, ne serait-ce que pour s’exposer au regard de l’autre dans une société du spectacle où l’on montre plutôt qu’on ne démontre, et où l’on vend ce que l’on n’a pas à grand renfort de charisme et de don de persuasion. Or, ce culot, tout le monde ne l’a pas, et les performances qu’il implique peuvent chez les plus pudiques prendre forme d’exhibitionnisme, et à ce titre susciter un sentiment de honte, tout comme la tromperie implicite qui est de la partie, même « socialement correcte », peut chez d’autres être culpabilisante.

Cette honte, cette pudeur, qui hier encore était synonyme de vertu, ce respect de l’autre largement dépassé de nos jours, sont devenus des tares et impitoyablement diagnostiqués comme symptômes de manque de confiance en soi, joliment appelé manque d’estime de soi.

Les coaches en tout genre ne s’y sont pas trompés, les stages fleurissent, les propositions d’accompagnement personnel aussi, de même qu’articles de magasines et ouvrages « tout public » vous proposent de reconquérir cette fameuse estime de soi qui vous rendra votre place dans notre bonne société où le culot est roi.Au delà, l'estime de soi et sa défaillance se voit incriminées dans nombres de pathologies diverses telles que les phobies, la dépression, les conduites autopunitives, etc, etc...sans qu'on ne précise d'ailleurs si elle en est cause ou conséquence.Raccourci faceile, il suffit alors de reconquérir cette estime, apprendre à s'aimer pour que tout aille mieux, quoi de plus facile ?

Or, si un peu de culot est, surtout de nos jours, indispensable pour prendre une place qu’il serait stupide de laisser à quelqu’un d’autre de moins scrupuleux, je ne pense pas que la capacité de s’exhiber et d’envahir l’autre en toute indécence soit une qualité, même si c’est « rentable » et je ne pense pas que « se vendre » comme une marchandise soit une preuve d’estime de soi.

Car l’estime de soi, qui, ne l’oublions pas, implique le respect de soi, est avant tout l’affaire d’un narcissisme bien tempéré (pour paraphraser Racamier). Bien tempéré, c'est-à-dire, ni trop, ni trop peu, ni dans l’exhibition, ni dans l’inhibition.

Le narcissisme de base, à l’origine de l’amour de soi, donc de la confiance en soi et de l’estime de soi, tout autant que d’une vision raisonnablement positive de la vie, se construit dans nos toutes premières relations, dans la relation à la mère essentiellement. Au-delà, il porte la trace de nos expériences positives et négatives et se trouve entaché de nos blessures, échecs, humiliations, incapacité ressentie à se faire aimer, trace d’autant plus pathologique qu’elle est précoce. Je vous renvoie pour plus de détails sur ce sujet à l’article « Un bébé ça n’existe pas » que vous trouverez dans la rubrique « Archives » du site.

Narcissisme heureux ou malheureux, sain ou pathologique, ceci se verra dans différents symptômes, et dans les pathologies à juste titre appelées « narcissiques ». Mais pour en revenir à notre sujet et s’en tenir à l’estime de soi, aujourd’hui nous nous centrerons sur la notion de tempérance, sur le ni trop ni trop peu, les deux étant également pathologiques, ce qui confirme bien le vieil adage qui dit que les extrêmes se rejoignent. Mais nous nous centrerons surtout sur la distinction majeure entre ce qui dans le manque d’estime de soi pathologique est du registre de la culpabilité ou ce qui est du registre de la honte beaucoup plus régressif.

Mais d’abord il s’agit de distinguer les deux, sachant que dans la plupart des cas, on a affaire à un subtil mélange :

- La culpabilité fait appel à la notion de faute, de transgression, elle fait donc référence à une Loi, à la responsabilité que l’individu a de ses actes par rapport à cette loi, et aux préjudices que ces actes peuvent entrainer pour un autre reconnu comme tel, c'est-à-dire existant indépendamment de soi, dans son autonomie et sa différence. En dehors de toute faute réelle, la culpabilité pathologique est le plus souvent inconsciente et fait appel aux traces de nos expériences infantiles réactualisées par les situations présentes. Elle se manifeste par l’action d’une instance psychique appelée Surmoi, qui se forme selon Freud à la suite du complexe d’Œdipe, à partir de l’intériorisation des interdits parentaux. C’est le Surmoi qui, de l’intérieur, consciemment ou non nous dit : « Tu ne dois pas faire cela » comme nos parents le disaient jadis. En cas de transgression, et même à titre préventif, il nous prévient que la punition (la perte de l’amour et de la protection du parent qu’il représente) n’est pas loin grâce à cet affect désagréable appelé angoisse.

- La honte quant à elle est « irresponsable » dans la mesure où elle ne se réfère pas à une quelconque action transgressive, mais à ce que l’on est, plus précisément à l’insuffisance de ce que l’on est .Elle se joue face au regard de l’autre et représente dans sa forme grave une expérience extrêmement déstructurante. Elle se réfère non pas au Surmoi, mais à une instance appelée Idéal du Moi qui prend racine dans l’omnipotence infantile (le stade précoce où l’enfant n’ayant pas encore pris conscience d’un environnement différencié de lui est à lui seul l’univers, et cause de tous les phénomènes tant internes qu’externes qui peuvent survenir). Quand la prise de conscience de la différence et de sa dépendance à un autre que lui met à mal cette omnipotence, il la transfère alors pour ne pas la perdre tout à fait sur les figures parentales, essentiellement la mère vue comme toute puissante, parfaite, sans faille, bref une Déesse ! Alors, aimé de cette image idéale, en osmose totale avec elle, il se retrouvera à son tour idéal.

Pour se faire aimer, l’enfant n’a guère d’autre solution que d’être sage, c’est-à-dire obéir, être conforme à ce qu’on attend de lui, ce qui implique qu’il renonce en partie du moins à ses pulsions qui le poussent à vouloir tout tout de suite et sans tenir compte des conséquences. C'est l'objet de l'éducation. Donc l’enfant sacrifie sa pulsion au sentiment d’amour et de sécurité de même qu’à la restauration de son estime que garantit l’amour parental.

Peu à peu tout ceci va se tempérer, Idéal du Moi et Surmoi intériorisés remplaceront les parents externes et agiront de concert pour contribuer à une image réaliste de soi et du monde, ce qui passe bien sur par la désidéalisation des images parentales. Dans la honte pathologique, cette tempérance de l’Idéal du Moi, du fait de failles dans la relation précoce, ne s’est pas faite et l’individu est resté fixé à un Idéal du Moi dont il lui est tout aussi indispensable de se faire aimer que l’amour maternel l’était à l’époque pour l'enfant, et les exigences de cet Idéal sont tout aussi disproportionnées qu’elles l’étaient alors. C’est « Tu dois être parfait pour être aimé, sinon, tu ne seras rien ! ». C’est à ce rien, cette inexistence que renvoie la honte, cette blessure narcissique que rien ne peut réparer si ce n’est disparaître de la surface de la terre.

Honte et culpabilité peuvent donner le tableau clinique regroupé sous le terme générique de « manque d’estime de soi ». Pourtant la différence est essentielle. Pour illustrer ceci, je vous propose de nous référer à un portrait, celui du « narcissique moral », titre d’un article d’André Green que vous pouvez trouver dans son ouvrage : « Narcissisme de vie, narcissisme de mort ».

A. Green nous amène tout d’abord faire un voyage dans la Grèce Antique et sa mythologie. Il se réfère à Dodds et à son livre « les Grecs et l’irrationnel » dans lequel ce dernier oppose les civilisations de la honte et celles de la culpabilité.

- La culpabilité se définit comme le résultat de la transgression d’une Loi divine, donc implique l’intériorisation de la notion de Loi, de faute, et de responsabilité. La culpabilité serait le fait des sociétés où le Père (en tant que porteur de la Loi) est lui-même soumis à une autorité qui le dépasse.

- La honte quant à elle n’implique aucune responsabilité particulière du sujet, elle est le résultat de la fatalité, du courroux des Dieux. Fatalité très relative toutefois, dans la mesure où ce qui déclenche ce courroux divin a un nom, c’est « l’hybris », littéralement la « démesure », un sentiment passionnel suscité essentiellement par un orgueil qui n’arrive plus à se contenir, dans une expansion qui conduit l’homme à ne plus se limiter à sa condition humaine, et vouloir être l’égal des Dieux. On retrouve aisément cette « hybris » dans l’aspect maniaque, la jubilation narcissique, bien connus tant des pathologies narcissiques, que de certaines psychoses ou autres recherches omnipotentes de dépassement de soi, dont la prise de risque et la toxicomanie. Cet « hybris », est considérée par la Grèce Antique comme une faute grave, en raison des excès néfastes auxquels elle conduit, et est sanctionnée par la « némésis » qui s’assimile autant à la vengeance, la punition divine qu’à la juste mesure, la fameuse « tempérance ». Némésis qui est aussi traduit par « rétractation », ce qui établit bien sûr un lien direct avec le sentiment honteux tout comme avec les diverses « gueules de bois » des lendemains de démesure quelle que soit la forme que cette démesure ait prise. Dans les sociétés de la honte, le Père est tout puissant, sans aucune autorité qui vienne mettre une limite à cette toute puissance.

En restant toujours dans le domaine de la mythologie, A. Green va illustrer ces deux affects, en opposant deux héros de la Grèce Antique.

Pour ce qui est de la culpabilité, il est bien entendu fait référence à Œdipe. Ses crimes, dont sont issu le fameux complexe d’Oedipe, on les connait, parricide et inceste, même si de nos jours un tribunal tiendrait largement compte des circonstances atténuantes. Peu importe, la culpabilité est essentiellement interne et ne se contente pas d’un acquittement extérieur pour disparaître. Œdipe a « payé » le prix fort, on connait son histoire, les yeux crevés, l’exil, la souffrance, mais jamais Œdipe n’a tenté d’échapper à son destin, à sa responsabilité.

A cet Œdipe coupable et assumant ses responsabilités jusqu’au bout, on peut opposer Ajax, dont voici brièvement résumée l’histoire :

Celle-ci se passe pendant la guerre de Troie, face aux remparts de la ville assiégés par les Grecs. Le héros Achille, guerrier le plus courageux de tous, vient de mourir et Ajax qui le suit de près par son courage s’attend à recevoir comme marque d’estime en vertu de ce courage, les armes qui appartenaient à Achille. Toutefois les chefs de l’armée grecque ne le voient pas ainsi et préfèrent choisir pour recevoir ce glorieux héritage, Ulysse, peut être moins courageux, mais plus rusé, donc plus dangereux pour l’ennemi. Ajax est furieux et bien décidé à tourner son désir de vengeance meurtrière contre les deux chefs, de même que contre Ulysse et ses compagnons. C’est compter sans l’intervention des dieux, qui eux aussi, dans les tragédies grecques assouvissent souvent leurs propres désirs de vengeance ! C’est le cas ici d’Athéna qui va temporairement rendre Ajax fou et lui faire confondre les cibles de son courroux avec les troupeaux de bœufs et de moutons qui accompagnent l’armée grecque et servent à sa subsistance. Troupeaux sur lesquels Ajax va se livrer à un véritable massacre, avant de revenir soudainement à la raison pour contempler le résultat de son moment de folie. Lui qui voulait noyer dans le sang l’insulte et l’injustice qui lui avaient été faites, et par là même restaurer son honneur, se voit alors l’auteur d’un massacre stupide, qui le ridiculise et le déshonore plus encore. Pour laver une telle honte, seul le suicide lui apparait alors envisageable, et il s’immolera sur son épée sans la moindre considération pour les conséquences désastreuses que cela aura pour l’ensemble de sa famille destinée à être réduite en esclavage.

A.Green souligne alors une autre différence essentielle entre honte et culpabilité qui elle se centre sur les « relations d’objet ». Pour schématiser très grossièrement, on peut dire que la relation d’objet concerne le mode sur lequel on entre en relation avec les autres et le monde. On distingue un mode « objectal » qui investit l’autre extérieur, différent de soi, en fait l’objet de ses pulsions, de son désir, de ses sentiments positifs ou négatifs , et respecte son autonomie et sa différence, ce qui présuppose qu’il a été admis que jamais l’autre ne nous comblera tout à fait, ce qui nous renvoie bien sûr à notre incomplétude essentielle d’être humain. Un autre mode de relation est « narcissique », plus régressif, plus autocentré, l’autre est investi comme partie de soi, jumeau ou encore « objet utile », sans que sa subjectivité et sa différence ne soit respectées. Cette relation est fondée par un fantasme fusionnel de retour à l’unité fondamentale, à la complétude absolue, le modèle en est Narcisse, qui, indifférent au monde extérieur et à son entourage, restait fasciné par sa propre image. La légende déjà nous montre tout ce qu’un tel mode d’investissement a de mortifère quand il prend un caractère aussi absolu, sachant que là encore un mélange heureux de narcissisme et d’objectalité est source d’équilibre.

On voit donc l’investissement « objectal » d’Œdipe qui n’a jamais désinvesti ses enfants quels que soient les conflits qui aient pu survenir ultérieurement, et le fonctionnement « narcissique » d’Ajax chez qui l’investissement est autocentré au détriment des objets extérieurs à lui. La culpabilité se voit donc bien là confirmée comme une affaire objectale liée à la transgression, là où la honte est une affaire essentiellement narcissique, et liée à la déception.

A Green se livre alors à l’étude du narcissisme moral qu’il caractérise ainsi : « Dès qu’il faut renoncer à quelque satisfaction, le narcissique moral se porte volontaire ». Un personnage donc qui est un modèle d'humilité et de renoncement,qui fuit le monde et ses plaisirs, un ascète, un "pur"et qu'on peut même à la limite soupçonner d'un certain masochisme, en tout cas qui rentrerait tout à fait dans les cas supposés de "manque d'estime de soi".

D’emblée il pose la différence entre ce narcissisme moral issu de l’Idéal du Moi et masochisme,moral également, issu de la culpabilité, avec lequel on pourrait être tenté de le confondre. En effet, il existe des « interdits du plaisir » autopunitifs. Pour Green là où le masochiste moral va chercher dans la souffrance morale la punition d’une faute, même imaginaire ou inconsciente, ce que l’on peut voir par exemple dans des mises en échecs systématiques ou encore la forme de « refus de guérir » qu’est la réaction thérapeutique négative, le narcissique moral « n’a commis d’autre faute que d’être fixé à sa mégalomanie infantile et est toujours en dette envers son Idéal du Moi. La conséquence est  qu’il ne se sent pas coupable mais qu’il a honte de n’être que ce qu’il est ou de prétendre à plus qu’il n’est. ».

Il est important de souligner que quand l’Idéal du Moi atteint un tel degré, le Surmoi est en général peu actif, le sentiment de culpabilité est donc particulièrement absent de ce type de pathologie, là où il est majeur dans le masochisme. Ceci peut donner le tableau paradoxal d’individus qui crient haut et fort, et en général de manière grandiloquente, qu’ils sont d’une irréprochable vertu, qu’ils préfèreraient mourir plutôt que trahir (par exemple), mais qui dans les faits peuvent se révéler particulièrement malhonnêtes, sans que cela ne leur pose de problème particulier, et surtout sans se sentir le moins du monde coupable par rapport à ce qu’ils peuvent faire éprouver aux autres qui semblent ne pas avoir d’existence à leurs yeux. Toutefois si vous leur faites savoir qu’en raison des malversations dont vous avez été victime vous leur retirez votre confiance, ce sont eux qui au nom d’une susceptibilité hors du commun se sentirons floués de manière très injuste, car là vous venez de porter atteinte à leur image idéale d’eux-mêmes totalement clivée de leurs actes.

On voit donc qu’au moins dans ce secteur particulier leur épreuve de réalité est déficiente, Green n’hésite d’ailleurs pas à parler d’ « arriération affective » et place ces pathologies à proximité de la psychose tant par le déni qu’elles impliquent (de leur monde pulsionnel et de la place de leur désir dans le monde) que de la mégalomanie qui sous tend le tableau clinique.

Nous sommes en effet face à des individus qui retirent de plus en plus leurs investissements du monde, au profit d’un repli narcissique majeur : c’est la pulsion, le désir, le lien à l’autre qui est attaqué. On assiste à une forme d’auto-privation, de retrait de plus en plus marqué de toutes les sources de lien et de plaisir sans que ces privations ne soient reconnues comme telles, ni motivées par une quelconque idéologie. Il y aura toujours une bonne raison matérielle : pas l’argent, pas le temps, pas l’énergie, pas d’intérêt etc…. La souffrance n’est pas recherchée, mais pas évitée non plus. Là où chez le masochiste la souffrance est recherchée car elle soulage les tensions internes suscitées par la culpabilité, ce qui est recherché ici c’est, sur un mode infantile, l’amour de l’Idéal du Moi, substitut du parent idéalisé, en étant comme le petit enfant sage, en renonçant de plus en plus à ses pulsions. On pourrait avoir l’impression que l’individu s’éteint peu à peu, s’il n’y avait à chaque renoncement cet orgueil démesuré, bien caché derrière l’hyper modestie apparente orgueil qui tient lieu de récompense et vient remplacer l’amour parental de jadis. Il peut également y avoir des «pseudos sublimations », comme un hyper investissement du travail ou d’un autre domaine d’activité, pseudo sublimations dont l’auteur souligne le caractère délirant.

Après avoir repoussé le parallèle que l’on pourrait faire avec le masochisme et l’autopunition, Green conteste également le rôle protecteur que pourrait avoir un tel comportement à l’encontre des pulsions, et donc des objets du monde extérieur qui en sont le support. Il s’agirait alors de se retirer d’un monde trop excitant pour être supporté, qui mettrait en danger un Moi d’une extrême fragilité que ce trop d’excitation pourrait désorganiser, de le mettre à l’abri de la violence de pulsions qui, si on les laissait libres, pourraient faire sauter toutes les digues et engloutir ce Moi fragile.(De type : si je me laisse aller à ma colère je vais commettre un meurtre, phrase qu’on a tous été amené à dire un jour où l’autre, mais qui là est prise comme danger réel d’être débordé, d’où la nécessité de se couper absolument de toute trace d’agressivité, et bien sûr valoriser ceci au nom de la morale ) .

Même si ceci n’est pas entièrement faux, et qu’on a effectivement affaire à des individus d’une grande fragilité, ce qui motive avant tout un tel comportement est le bénéfice substitutif qu’il procure, à savoir pour l’auteur « un orgueil immense, derrière les formes trompeuses d’une humilité intense, sans aucune mesure avec les performances ordinaires du narcissisme ». L’auteur nous précise immédiatement que ce surinvestissement narcissique est la conséquence pour le sujet d’une blessure irréparable. Il y a donc un orgueil sacrificiel démesuré, sorte de messianisme, qui par l’appauvrissement de plus en plus intense des sources de relation et de plaisir recherche un triomphe narcissique réparateur et libérateur (du registre de l’hybris).

Bien sûr, il y a heurt avec la réalité de la pulsion qui exige pour sa satisfaction le détour par l’autre. La solution sera alors trouvée en établissant une relation d’objet qui n’en est pas vraiment une, sur un mode narcissique, où l’autre tiendra lieu et place de l’Idéal du Moi projeté du sujet. Il sera alors garant de son narcissisme, en vertu de quoi il sera attendu de lui un amour inconditionnel, prenant la forme d’une valorisation narcissique (reconnaissance, admiration, etc…) en échange des sacrifices pulsionnels accomplis. Il s’agit donc d’ une relation de grande dépendance malgré les apparences où il est affirmé que le narcissique moral « n’a besoin de personne », ce qui fait que toute défaillance, manque ou déception de l’objet n’a pour autre issue que la dépression, dépression que l’auteur rapproche de ce que Pasche a décrit comme « dépression d’infériorité ».

Le fantasme régressif du narcissisme moral est d’être à l’abri du monde, avec comme garantie de survie l’amour inconditionnel d’une figure maternelle garante de sa sécurité et de son nourrissage, il ne s’agit ici plus de lait bien sûr mais de nourriture narcissique (reconnaissance, estime, approbation… etc ). C’est ce que tous ces renoncements successifs visent à atteindre, et c’est bien sûr totalement inconscient. Leur Idéal du Moi, qui, de par son caractère extrêmement régressif est resté fixé à un fantasme de satisfaction omnipotente, n’admet aucune limitation, aucune « castration », aucun manque. Il s’agit d’araser la différence pour revenir à la complétude illusoire, dans une régression qui tend vers l’écrasement du désir tout autant que le degré zéro de tension, c’est en cela qu’on a affaire à ce que Green appelle « le narcissisme de mort ».

Quant au Moi, il ne pourra que se constituer en "faux self" , fausse personnalité précocement constituée et calquée sur le désir maternel au détriment de la vraie personnalité et du désir du sujet, et prendre à son compte ces conduites de privation, de repli sur soi, de désinvestissement objectal et les idéaliser. L’orgueil sera la satisfaction substitutive de tout ce qui de l’ordre de la pulsion et du désir est perdu.

Si Green concède à cette forme de narcissisme un côté positif en tant qu’il est protecteur d’un Moi extrêmement fragile, il reste quand même essentiellement négatif en cela qu’il valorise l’autoprivation comme défense contre la castration, la privation, le manque. C’est de l’ordre du préventif : si je me dépouille de tout, on ne pourra plus rien m’enlever. Il s’agit par là de nier le manque, l’incomplétude qui est le lot de chacun. Or la méthode a une grave lacune qui vient prouver que les « arrangements avec les cieux » sont du domaine des Dieux et non des humains : en effet le manque qu'il est question d'éviter et qui est inhérent au désir, et à l'impossibilité de le voir totalement satisfait par l'autre, la fameuse complétude impossible, va se déplacer sur l’écart qui existe entre ce qu’est le narcissique moral réellement et son idéal de perfection, écart gigantesque d’où nait la honte.

Nous sommes partis d’un manque d’estime de soi symptôme plus social qu’autre chose, pathologie créée de toute pièce par l’exhibitionnisme ambiant, pour passer par la forme d’autopunition coupable qui peut conduire à se mettre dans des situations dévastatrices pour l’estime de soi , et nous avons terminé par une honte gravement pathologique aux portes de la psychose et du « délire de grandeur ». Ces trois formes se situent chacune à un endroit particulier d’un très large éventail qui a pour titre « manque d’estime de soi » et viennent là encore prouver que l’humain ne se réduit pas facilement aux étiquettes qu’on veut lui coller dessus !

A tous une excellente rentrée

Très cordialement

Martine Massacrier
Martine@adps-sophrologie.com


Envoyé le 28/09/2013

..
[ Accueil Archives, annonces et actualités ADPS ]  
.

Conception: AlainRioux.com  © Tous droits réservés.