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136.Les mères "trop bonnes"

martine

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Bulletin 136.Octobre 2013


« Les mères trop bonnes »

Le titre de ce bulletin, « Les mères trop bonnes », est de fait le titre d’un ouvrage de Gabrielle Rubin. Un ouvrage qui se situe dans la lignée d’un autre : « Le sadomasochisme ordinaire » dans lequel est développée l’idée que les rapports humains sont, du moins partiellement, des rapports qui se jouent entre le désir de domination de l’un et la faiblesse de l’autre, considérés respectivement comme position sadique et position masochiste de chacun dans une relation quelle qu’elle soit. Il n’est pas ici question de perversion, mais simplement de deux tendances, sadisme et masochisme, qui sont parties constituantes à un degré plus ou moins développé de tout psychisme humain, même le plus « normal ».

Une des notions intéressantes développée par l’auteur à ce sujet est que le masochisme de l’un peut induire le sadisme de l’autre, par exemple (et pour simplifier), une attitude de trop grande soumission, de dévouement inconditionnel, de passivité, etc … va stimuler chez le partenaire son besoin intrinsèque de domination, pouvant dériver sur une agressivité sadique. Ainsi s’explique pour l’auteur ces phénomènes de victimes, « boucs émissaires à répétition », inexplicables par la « compulsion de répétition », dans la mesure où les relations successives dans lesquelles ils ou elles ont été « victimes du sadisme de l’autre » ne sont en rien un choix de leur part, mais entièrement dues au hasard.

Toujours dans ce registre du sadomasochisme dit « ordinaire », G Rubin récuse l’idée freudienne d’un masochisme de nature passive, et particulièrement d’un masochisme féminin. Par contre, elle met en relief un autre type de masochisme plus particulièrement inhérent aux femmes, mais dont elles n’ont pas forcément l’exclusivité, qui est le « masochisme maternel ». Là encore, rien de pathologique, nous retrouvons ce même masochisme chez les animaux tout autant capables de se sacrifier pour leur progéniture, survie de l’espèce oblige ! Ce masochisme maternel, véritable abnégation qui consiste à faire passer les besoins de l’enfant avant les siens propres, allant jusqu’à s’oublier, se nier au bénéfice de l’autre devenu unique raison de vivre, à tout donner sans rien attendre en retour, est indispensable à la survie de l’enfant, et je rajouterai dans une certaine mesure à la constitution de bases narcissiques solides pour sa future personnalité.

Mais l’on retrouve là aussi ce que l’on a pu déjà voir sous d’autres points de vue (la séduction narcissique chez Racamier, la préoccupation maternelle primaire chez Winnicott, etc..), si cette relation d’exclusivité mère-enfant est indispensable au tout début de la vie, elle devient toxique quand pour une raison ou une autre elle perdure au-delà du délai qui lui est imparti. Deuil originaire chez Racamier, désillusion chez Winnicott, viennent mettre un terme à la dyade mère enfant et ouvrent ainsi pour l’enfant le chemin de l’individuation et de l’autonomie. Tout en rejoignant parfaitement ce point de vue, G Rubin l’analyse sous un jour nouveau, celui du sadomasochisme ordinaire et surtout du masochisme maternel qui lui aussi se doit pour permettre le développement de l’enfant de se tempérer lorsqu’il n’est plus temps d’ « être tout pour lui ».

La réflexion de l’auteur part d’une citation de Freud (‘Trois essais sur la théorie de la sexualité’) : « Quand on a vu l’enfant rassasié abandonner le sein, retomber dans les bras de sa mère et, les joues rouges, avec un sourire heureux s’endormir, on ne peut manquer de dire que cette image reste le modèle et l’expression de la satisfaction sexuelle……Ce n’est pas sans raison que l’enfant au sein de la mère est devenu le prototype de toute relation amoureuse. Trouver l’objet sexuel n’est, en somme que le retrouver. »

Les yeux dans les yeux, perdus l’un dans l’autre, ainsi se présentent les amoureux, ainsi se présente l’enfant au sein de la mère, on l’a compris c’est une relation passionnelle, et comme toute relation passionnelle, elle a ses victimes. On parle souvent de l’enfant, forcément, celui qui trainera tout au long de sa vie, les séquelles d’un échec total ou partiel de cette première passion, prototype de toutes les autres, G Rubin nous parle quant à elle des mères, de ces mères qui se sont dévouées corps et âme à leur enfant , bien longtemps après que le temps de cette abnégation normale soit passé, et qui se retrouvent seules et abandonnées par des enfants qui devenus adultes, ne leur témoignent ni reconnaissance, ni même attachement, des mères en quelque sorte « jetées après usage » alors que paradoxalement, les mères qui elles, à l’opposé ont fait preuve de froideur, de manque d’amour, de dureté ou d’indifférence envers leur progéniture se voient adulées sur le long terme par des enfants qui, loin de les délaisser, continuent à quémander leur amour, sans pouvoir renoncer à cette quête. En effet, comment faire le deuil de ce qui n’a pas existé ?

Les exemples littéraires dont la plupart sont autobiographiques au moins en partie abondent dans l’ouvrage. On y retrouve, du côté des enfants mal aimés à jamais liés à leur quête d’amour maternel : « Poil de Carotte » de Jules Renard, « Fritna » de Gisèle Halimi et la «Lettre à ma mère » de Georges Simenon. Ceux-ci nous parlent de mères sadiques, rejetantes, ou simplement indifférentes qui ont laissé un vide que rien ne semble plus pouvoir remplir, mais aussi un sentiment de dévaluation de soi que l’on retrouve bien dans la description plutôt antipathique que nous livre J. Renard de son héros, qui de fait le représente lui-même, incarné par Poil de Carotte dont on pourrait presque dire qu’il mérite au moins en partie ce qui lui arrive. C’est tellement plus simple de s’accuser soi, que d’accuser le parent !

De l’autre côté, celui de la mère mal aimée, paradoxalement, on trouve un père, le fameux « Père Goriot » de Balzac. On se souvient de l’histoire de ce pauvre vieil homme qui voit ses filles en cachette pour ne pas leur faire honte, en ne montrant pas que ces femmes qui ont pu se hisser (grâce à la dot qu’il leur a procuré) dans le « beau monde » sont issues d’une origine plus modeste. Des filles qui ne viennent le voir que pour lui demander d’assouvir tous leurs caprices, et petit à petit le ruinent, et le laissent mourir seul dans la plus grande déchéance, lui qui jusqu’au dernier instant espère encore qu’elles viendront lui faire un dernier adieu sur son lit de mort, lui qui dans le déni le plus total (même entrecoupé de lueurs de lucidité) de la réelle nature de ses filles expire en soufflant ces quelques mots : « Ah, mes anges ! ». Une folle passion donc, une abnégation totale de soi envers celles qui sont devenues pour lui des idoles, un amour entièrement oblatif où le masochisme sous jacent est tangible au fil des pages, sorte de plaisir sacrificiel, complément indispensable de la prédation dont il est l’objet.

Le Père Goriot est un exemple type de masochisme maternel, et si l’on suit G. Rubin dans sa logique (et il est à noter que Balzac par la bouche de son personnage nous livre la même analyse), c’est cet excès de masochisme qui a rendu ses filles si sadiques envers lui. La sagesse populaire le pressent quand elle parle d’enfants « gâtés » ou « pourris », « Sa Majesté le Bébé » , s’il ne perd pas sa couronne assez tôt a en effet de fortes chances de devenir un tyran impitoyable.
Une des raisons de cet état de fait, on l’a vu, est dans la lignée de la pensée de G. Rubin : la stimulation du sadisme de l’un par le masochisme de l’autre. Mais c’est insuffisant. Les deux autres explications que nous donne l’auteur se situent du côté de la dette d’une part, de la capacité de sollicitude et d’empathie de l’autre.

Au niveau de la dette, trop donner, voire tout donner, crée une dette écrasante, impossible à rembourser, d’autant plus que la mère dans le « tout donner » est très souvent en parallèle dans le « ne rien recevoir ». L’enfant se voit donc mis dans l’impossibilité de donner, d’accéder au plaisir relationnel de l’échange et peut ainsi rester bloqué dans le « tout recevoir ». De plus elle pousse l’enfant à se protéger, à éviter cet amour maternel excessif et envahissant, en prenant de la distance avec elle.

Dans tous les cas, il n’y a nulle réciprocité possible, ce qui nous renvoie à un point de vue plus profond. Pour mieux comprendre ce dernier, je vous suggère encore une fois la relecture du bulletin 125 (‘Un bébé ça n’existe pas’) pour reprendre dans le détail les différentes étapes de l’évolution psychique du tout petit. Vous y retrouverez l’idée que lorsque l’enfant découvre en sa mère « le non soi », l’autre que lui, et par là même se découvre lui-même, il accède à ce que Winnicott va appeler la « capacité de sollicitude » envers cet autre ( M Klein quant à elle parle de culpabilité primaire et de besoin de « réparation » de la mère endommagée par l’agressivité de l’enfant, une réparation qui doit absolument être acceptée, reçue, et rendue possible par la mère). D’où la nécessité déjà d’un échange dans lequel l’enfant peut lui aussi donner en retour. Mais avant tout, cette découverte de l’autre est tributaire de la fin progressive de la relation « entièrement satisfaisante » des premiers temps de la vie. Ce qui veut dire que la mère doit impérativement cesser de n’exister qu’au travers de son enfant pour ne pas être une entrave à son développement. Donc la mère doit pouvoir s’occuper d’elle, exister pour elle et avoir d’autres investissements que l’enfant, la « fonction paternelle » étant bien sûr là pour faciliter ou provoquer ce sevrage. Il est évident que la mère victime d’un masochisme maternel pathologique, c'est-à-dire extrême et prolongé au-delà de sa durée normale ne peut satisfaire à cette condition et va donc être une entrave au développement affectif de l’enfant, le bloquer dans sa capacité relationnelle et affective, de même dans son processus d’autonomisation.

Tout comme il est évident que pour ne pouvoir ni recevoir quoi que ce soit de l’autre, ni s’occuper un tant soi peu de soi, ni prendre en compte ses désirs propres, il faut qu’il y ait une difficulté sous jacente dont la racine se trouve en général dans la relation de la mère (trop) masochiste à sa propre mère. Le peu d’amour, le peu d’importance accordé à sa personne et à ses désirs peut en effet amener à penser plus ou moins inconsciemment que soi même et ses désirs ne valent pas la peine qu’on s’y intéresse, que seul est valide le désir de l’autre. Enfants mal aimées, attaquées, parentifiées, support de projection des failles de leur mère ou de leurs parents, enfants maltraitées psychiquement ou physiquement, enfants abusées, quelle que soit leur histoire ces mères trop masochistes ont appris à ne rien recevoir et tout donner. Or quel support peut être meilleur que cet enfant qui justement a du moins au début réellement besoin de tout recevoir ? Il est fort dommage toutefois que l’enfant ait ainsi un rôle à jouer dans l’économie psychique de la mère au point qu’elle ne puisse plus le laisser par la suite exister de manière indépendante.

A côté de ces deux types de mères : rejetante/sadique ou (trop) masochiste/oblative dont les destins semblent être scellés dans le fait de recevoir l’inverse de ce qu’elles ont donné, à savoir amour éternel pour celle qui rejette, et rejet de celle qui a tout donné, G Rubin signale sans trop s’y attarder , ce qui à mon avis est très dommage, un troisième type de mère qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que nous appellerons désormais la « trop bonne mère », mais dont les visées inconscientes sont très différentes. Cette dernière en effet, si elle semble tout donner est très loin de ne rien exiger en retour. Celle-ci se rapproche en effet de ces mères décrites dans le bulletin 90 (‘ L’inceste et l’incestuel’), qui de fait refusent de laisser l’enfant s’autonomiser, et passent une sorte de contrat pervers : « mon admiration et mon dévouement inconditionnels contre ton autonomie ». Celles là certes peuvent se montrer parfois très dévouées, mais ce dévouement apparent est au service de l’emprise et de leur toute puissance à elles sur leur enfant. Il est certain que les enfants de ces mères là ne les laisseront jamais tomber ! D’après G Rubin, il y aurait presque là un élément de diagnostic différentiel entre la mère vraiment masochiste et la mère séductrice narcissique : les deux sont intrusives, mais les enfants des premières prennent la fuite quand ceux des secondes restent sous le charme de l’emprise mortifère qu’ils subissent.

Je ne sais quant à moi si une ligne de démarcation aussi tranchée peut être tracée, et si on rencontre beaucoup de Vierge Marie ou de « Mère Goriot » à notre époque. J’aurais plutôt tendance à croire que si une certaine dose de masochisme maternel excessif, voire de masochisme tout court , hérité de l’enfance existe très certainement chez les mères « au dévouement envahissant », il semblerait toutefois que l’oblativité ait ses limites et qu’on rencontre souvent à côté de tels dévouements soit une plainte culpabilisante, un chantage affectif au moyen justement de cette dette impossible à rembourser mise régulièrement en avant comme moyen de pression et d’emprise sur un enfant qui souvent n’en demandais pas tant, soit des mères qui veulent bien tout donner à un autre soi-même, à condition de décider de tout , y compris de ce qu’il doit penser ou ressentir, soit encore des mères qui soufflent le chaud et le froid, prises entre de grands élans d’oblativité et un rejet haineux de celui qui se laisse ainsi combler sans rien donner en retour, rejet suivi d’une immense culpabilité entraînant le retour de l’oblativité inconditionnelle, ainsi de suite…ou encore des mères surprotectrices, prises d’une anxiété paroxystique dès que l’enfant s’éloigne (donc qu’elles en perdent le contrôle)..Bref que de tels portraits, masochistes ou non, soient reliés de très près à la problématique de la séparation mère/enfant Ce sont pourtant ces mères là qui nous montrent à quel point il semble difficile de tout donner sans rien en retirer du tout, fusse sur un plan très inconscient (G. Rubin analyse très bien d’ailleurs le sentiment d’omnipotence du père Goriot, véritable Pygmalion de ses filles et prenant jusqu’au bout glorieusement la responsabilité de tout.). Ces mères tellement bien décrites en la personne de Clémentine dans l’ « Arrache cœur » de B. Vian dont on ne peut que conseiller la lecture à qui fait subir ou a subi une telle relation. Clémentine qui nous dit après avoir tout fait pour que ses enfants ne puissent ni même ne désirent s’éloigner, jusqu’à les enfermer dans des cages : « Se dévouer pour quelqu’un que l’on est sûr de garder, ce n’est rien ».

Clémentine, mère folle d’angoisse à l’idée que ses enfants lui échappent , mère au masochisme délirant jusqu’à manger les résidus laissés volontairement pourrir des repas de ses enfants ou les toiletter avec sa langue après qu’ils aient fait leurs besoins comme les animaux, mais aussi mère hautement ambivalente , mère sadique dont la scène du sein enlevé puis redonné dont voici un extrait donne bien la mesure dès le départ: « ….Vite, elle le reposa puis dégagea un sein. Puis reprenant l’enfant elle l’en approcha. Il se mit à aspirer à perdre haleine. Alors, d’un geste vif, elle l’éloigna du mamelon. Un petit filet de lait s’éleva en parabole et retomba sur le globe ferme. Rendu Furieux par le geste de Clémentine, Noël hurla. Elle le rapprocha et il se remit à boire geignant encore avec une avidité affolée. De nouveau elle le souleva. Il cria de plus belle. Clémentine était intéressée. Elle recommença. Quatre fois. Fou de rage, Noël prenait une teinte violette. Et soudain, il parut étouffer. Il avait la bouche horriblement distendue sur un cri silencieux et des larmes roulaient le long de ses joues noires de colère. Clémentine eut une peur subite, et le secoua….elle ne recommencerait plus ».

Beaucoup d’ambivalence donc chez cette mère à la fois masochiquement dévouée à ses enfants, mais aussi dont le sadisme apparaît très régulièrement tout au long de l’ouvrage dans les moyens mêmes qu’elle déploie au service de leur protection. On peut parler là en fait d’échec de ce que Michèle Benhaïm appelle l’ « ambivalence maternelle » , normale et positive, quand elle se met au service de l’amour maternel, haineuse et destructrice quand elle n’est pas suffisamment intégrée et que le fantasme de « tout amour » se retourne en son contraire. « M Benhaïm (L’Ambivalence de la mère) envisage en effet les choses sur le registre de l’ambivalence, considérant que le sentiment maternel comporte une part de haine salutaire pour l’enfant, dans la mesure où c’est cette haine qui permettra la séparation indispensable au développement de ce dernier. Par haine il ne faut pas comprendre ennemie de l’amour, ou alternance brusque d’un sentiment en son contraire, mais haine constituant de cet amour, comme une pièce de monnaie comporte un côté pile et un côté face indissociables, et qui bien élaborée, est au contraire au service de l’amour maternel qu’elle limite naturellement dans son excès pathogène. Ainsi nous dit-elle : « La haine, c’est ce qui pourrait structurer l’amour maternel comme un amour qui autoriserait l’enfant à vivre ».

Là où la mère « suffisamment bonne » (et non pas trop) satisfait son enfant de manière imparfaite, laissant ainsi subsister un espace, un hiatus entre la demande et la satisfaction, un espace de manque d’où le désir propre de l’enfant pourra naître, la trop bonne mère tentera d’assouvir totalement et parfaitement ce désir, allant même jusqu’à le prévenir (quitte à mettre son propre désir à la place de celui de l’enfant), fantasmant un enfant entièrement comblé par elle, et qui n’aurait d’autre solution que de la combler elle-même totalement en retour. De telles mères sont en prises directes avec leur propre non acceptation du manque et n’ont pas intégré que rien, y compris leur propre enfant ne pourra jamais leur apporter la complétude.

L’ambivalence maternelle « positive » au contraire prépare la voie à la séparation, soutenue par la fonction paternelle, qui n’est pas à confondre avec la personne du père, mais vient trianguler la relation sur une structure œdipienne, et par là même séparer la fusion mère/enfant. La fonction paternelle est ce vers quoi va se tourner le désir de la mère, la détourner de sa relation exclusive à l’enfant et lui permettre enfin de cesser de dire : « Mon enfant est tout pour moi ! » afin de le laisser vivre pour lui. N’est ce pas là la plus belle preuve d’amour maternel ?

Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 28/09/2013

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