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132 : Quand le déni se partage...

martine


Bulletin 132. Juin 2013
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Quand le déni se partage pour être plus fort…
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Outre les rêves, actes manqués, angoisses, passage à l’acte, etc, la présence de l’inconscient se révèle chaque fois qu’on peut se dire, toute rationalisation ayant échoué : « je ne sais pas ce qui m‘a pris », « je ne peux pas m’en empêcher », « je ne comprends pas pourquoi je fais ça »…ou autres réflexions qui témoignent de la présence d’une emprise de cet inconscient sur le conscient, emprise qui laisse toutefois dans le meilleur des cas, une part de conscience et d’autocritique, laisse vivre un conflit interne. Mais parfois ce n’est pas le cas, l’individu sûr de lui et de sa liberté continue à se conduire en maître de son destin et évoque pour expliquer ses lacunes et ses échecs la malchance, les circonstances extérieures, la société, les autres, voire la génétique ou autre rationalisation qui évite avant tout la remise en question. Et ce avec d’autant plus de force que la phobie de son monde interne est puissante.

Aujourd’hui je vais tenter de réfléchir sur les « extrémistes » de cette dernière catégorie, ceux dont le discours ne se base pas sur une quelconque croyance ou théorie anti-psychanalytique, ne se base d’ailleurs sur aucune élaboration mentale, totalement absente, du moins en ce qui concerne le domaine pathologique qui les concerne, mais tiennent un discours qui pourrait se résumer à : « C’est comme ça, ça ne pourrait pas être autrement, il est inenvisageable que ça puisse changer, je n’en comprends pas les causes et ne le souhaite d’ailleurs surtout pas, et si vous essayez de me les faire comprendre à tout prix, vous vous heurterez au mur du déni qui me rendra sourd, aveugle et muet, tant je ne puis me laisser être détourné de ce qui pour moi touche à un devoir sacré tout autant qu’automatique et démentalisé. ».

Quand certains individus de ce type entreprennent une démarche thérapeutique, ce n’est bien sûr pas pour tenter de comprendre les motifs de leur état, encore moins le remettre en question, simplement ils voudraient voir disparaître leurs symptômes, les conséquences que leur comportement a parfois sur leur vie, gagner quelque chose (de type paradoxal comme la liberté dans leur prison ou la vie dans leur état « éteint »), mais bien sûr sans toucher au nœud du problème, en le laissant en quelque sorte à la porte du cabinet. Souvent d’ailleurs tout ce qui touche au problème en question est soumis à « la loi du silence », ce n’est que si on le débusque qu’on se heurtera à cette défense massive et rigide.

Il n’y a pas de « profil-type » pour ce type de personnalité, si ce n’est la pathologie narcissique sous jacente, par contre, il y a un « profil-type » familial. Ce sont des familles très soudées, très dépendantes, de type fusionnel où l’incestualité (Racamier) est la règle. Mais la caractéristique principale qui nous intéresse aujourd’hui est que ces familles sont agencées de telle sorte que leurs membres semblent avoir un seul psychisme pour tous, chacun d’entre eux mettant en scène une de ses composantes, composantes qui normalement font partie d’un psychisme individuel à l’intérieur duquel elles se complètent ou entrent en conflit. La diversité et la complexité de la vie psychique qui fait la richesse de chaque individu semble ici éclatée en ses diverses composantes, qui se voient totalement isolées les unes des autres, chaque composante étant incarnée par un des membres de la famille : le chef, le négociateur, le dépendant, le porte-symptôme, le censeur, le dépravé, le pervers, le gentil, le méchant, le responsable, etc, etc….ceci bien sûr au prix d’un grave appauvrissement de la personnalité, qui se vide et se rigidifie, mais au bénéfice de la non conflictualité et du maintien dans l’ignorance de souffrances qui probablement réveilleraient des angoisses très archaïques déstructurantes. La fusion des psychismes permettant des passages par identification projective de parties appartenant à un individu chez un autre permet ce cas de figure très particulier. Nous sommes bien sûr dans une configuration très régressive, employant des mécanismes de défense très régressifs et très puissants. Aure caractéristique : plusieurs générations sont impliquées, soit par influence directe, soit par répétition de l’histoire, soit par identification (par exemple à un aïeul fortement idéalisé par un parent) ou transmission (d’un deuil non fait, d’un secret inavouable, d’une « mission » etc..).

Nous avons donc des personnalités extrêmement pauvres et extrêmement rigides, peu susceptibles d’adaptation réelle (bien que parfois une adaptation de surface trompeuse soit de mise), ancrées dans des certitudes « injectées » mais âprement défendues par une paralogique et une conviction qui rappellent les personnalités paranoïaques. Les problématiques narcissiques sont majeures, le secret est de rigueur, la famille est de type « fermée », repliée sur elle-même dans la haine de ce qui lui est étranger, de la différence, de la nouveauté, les individus à l’intérieur sont plus « cimentés » que liés, chaque mouvement psychique de l’un entrainant l’ébranlement de l’équilibre de la structure toute entière.

Nous nous trouvons donc non pas face à un individu, riche de ses multiples tendances personnelles, mais face à une partie isolée d’un psychisme de groupe extrêmement puissant qui n’hésitera pas à rappeler dans ses rangs par diverses manœuvres celui qui ferait mine de s’en échapper menaçant par là l’équilibre du groupe tout entier auquel il est asservi. Nous sommes aux limites de la thérapie individuelle, c’est d’ailleurs les théoriciens des thérapies de groupe qui nous éclairent le mieux sur ces cas de figure hautement pathologiques. Parmi eux, je choisirai aujourd’hui l’approche de R Kaës et son concept d’ « alliances inconscientes ».

Pour R Kaës, le lien se fonde essentiellement sur des « alliances inconscientes » qui se nouent dès la rencontre (ou la naissance, parfois même avant, elles sont alors nouées en lieu et place du sujet qui ne pourra que les subir), et sont une sorte d’accord inconscient qui suit un certain objectif qui bien sûr correspond à chaque psychisme individuel, mais tire son énergie de l’union ainsi contractée. Ainsi il est possible d’atteindre « à plusieurs » ce qui ne pourrait être obtenu seul (certaines réalisations psychiques s’entend, telles que par exemple la réalisation d’un désir ou au contraire une défense). L’individu n’est donc plus seulement en rapport avec son inconscient individuel mais aussi avec celui des autres, que ce soient ceux du groupe constitué au présent, ou ceux du groupe dont il issu. A ce titre chaque rencontre est à considérer sur un double plan, horizontal, celui du présent, et vertical, celui du transgénérationnel.

Kaës définit ces alliances comme « des  formations intersubjectives construites par les sujets d’un lien pour renforcer en chacun d’eux certains processus, certaines fonctions ou certaines structures dont ils tirent un bénéfice tel que le lien qui les conjoint prend pour leur vie psychique une valeur décisive. ». Ces alliances vont de ce fait de pair avec la notion d’obligation et d’assujettissement du sujet qui les a contractées ou pour qui on les a contractées. Ce sont ces dernières qui, toujours pour Kaës constituent un « processus majeur de transmission psychique des mouvements de vie et de mort entre les générations.»

Ces alliances inconscientes sont irreprésentables autrement que lorsqu’elles font parfois retour sous forme d’un symptôme ou d’un acte qui les révèle tout en les dissimulant.

Ces alliances (pas forcément pathologiques ou toxiques) sont de trois types :

- Structurantes : c’est le cas des alliances d’accordage mère-enfant, les alliances de désir qui ne pourraient être satisfaits sans le concours de l’autre, les pactes qui assurent les interdits fondamentaux, etc.

- Défensives comme c’est le cas par exemple du « pacte dénégatif » concernant les défenses par dénégation, refoulement, déni désaveu ou rejet du négatif pouvant s’avérer nuisible à la formation et au maintien du lien intersubjectif.

- Offensives : elles sont alors une sorte d’union soit pour atteindre un but, soit pour se retourner d’un commun accord contre une sorte de « bouc émissaire » désigné.

Parmi ces alliances, certaines peuvent devenir aliénantes, dans la mesure où elles rendent les sujets qui les contractent radicalement étrangers à eux-mêmes. C’est le cas des dénis partagés, des contrats pervers, des coalitions à l’encontre d’une victime désignée, etc….

Pour ceux qui ont côtoyé de telles familles, de tels concepts sont particulièrement éclairants, pour les autres, difficilement concevables. Alors et surtout parce que c’est essentiellement par l’ « ambiance » qui y règne et les effets produits sur les individus que ces alliances se révèlent, en particulier les plus toxiques qui œuvrent avec un matériel non mentalisé, je vais tenter d’illustrer, à l’instar de R Kaës ce que peut être un pacte dénégatif au travers d’un roman, celui de F.Mauriac : « Thérèse Desqueyroux ». Je vais résumer cette histoire de deux manières : la première sera le récit de ce qu’aurait pu en voir un observateur extérieur, la seconde celui de ce qui s’est réellement passé.

Vu de l’extérieur c’est l’histoire de deux familles bourgeoises du début du siècle dernier, propriétaires terriens et voisins, les Larroque et les Desqueyroux. La première famille n’a pas eu de chance dans la mesure où la mère est morte en couche laissant une fille, Thérèse, qui s’est vu confiée dès son plus jeune âge à sa tante (sourde), puis diverses institutions, son père étant bien trop occupé par ses ambitions politiques pour la prendre en charge. De la seconde famille sont nés deux enfants, Bernard et Anne. Thérèse et Anne ont durant leur adolescence nouée une relation d’amitié assez forte, avant que Thérèse n’épouse Bernard, le frère d’Anne. Un très beau mariage…Thérèse et Bernard forment un couple uni, heureux, donnent naissance à une fille, on peut les voir tous les dimanches à la messe et dans diverses manifestations, ils ont leurs habitudes, c’est un couple de « gens biens sous tous rapports ». Malheureusement Bernard, de santé fragile est de plus en plus souvent malade, sa femme aimante et dévouée le soigne et veille sur lui sans relâche au point d’en altérer sa propre santé. Brutalement le scandale arrive : Thérèse se voit accusée de tentative d’empoisonnement sur son époux, ce qui fait l’objet d’un procès. Incroyable venant de telles personnes ! Heureusement tout ceci se terminera bien, le médecin étranger à l’origine des soupçons retirera sa plainte et c’est Bernard lui-même qui viendra à la barre disculper Thérèse en avouant qu’il ne comptait jamais les gouttes d’arsenic qui lui étaient prescrites pour son manque d’appétit, ce n’est donc qu’une simple erreur et elle est de son fait. Quant à cette histoire de falsification d’ordonnance…là encore les témoignages concordent, Thérèse a de fait été l’objet d’une mystification par un étranger qui a abusé de sa gentillesse et de son bon cœur. D’ailleurs à l’issu du non lieu, Thérèse retournera auprès de son mari et tout le monde pourra les voir reprendre leurs habitudes après ce malheureux « incident » qui heureusement n’a pas altéré leur amour et leur entente visible aux yeux de tous. Mais ce procès a du affecter Thérèse plus que de raison, car on la voit de moins en moins en public. Selon les dires de son époux, qui en est très affecté, elle est devenue neurasthénique et s’isole de plus en plus, mais il faut dire qu’elle a en plus du se séparer de sa fille qui est partie dans le midi avec sa grand-mère pour « raisons de santé » peu après le procès. On finit par ne plus voir Thérèse du tout, elle a d’ailleurs même poussé son époux à s’éloigner du domicile conjugal tant elle ne supporte plus la présence de quiconque à ses côtés. D’ailleurs quand on la reverra pour la dernière fois, ce sera à l’occasion du mariage de sa belle sœur, Anne, où elle s’est montrée très amaigrie et très affaiblie au bras d’un mari toujours aux petits soins pour elle. Malheureusement ce dévouement ne suffira pas, Thérèse devra à son tour partir « pour raisons de santé », probablement dans un établissement de soin dans lequel son mari l’accompagnera. Petit à petit tout le monde va oublier et Mme Desqueyroux ne sera plus qu’un vieux souvenir dans les esprits. C’est avec beaucoup de courage que son époux surmontera encore une fois cette épreuve et reprendra sa vie sans celle qui, éloignée par la maladie n’en demeurera pas moins son épouse jusqu’à la mort.

Bien sûr me direz-vous, il faut quand même être bien naïf pour ne pas trouver cette histoire quelque peu « bizarre », atypique…Mais l’image du couple, leur union, leur notoriété, leur religiosité, l’amour qu’ils se portent dans les épreuves, interdisent de penser que tout ceci puisse se construire sur un meurtre. Voici maintenant ce qui constitue la « vraie »  histoire :

C’est avant tout l’histoire de deux familles qui unissent leurs enfants (projet muri de longue date) à des fins d’agrandissement de leur patrimoine. Deux familles dans lesquelles règne déjà cette ambiance mortifère où la vie s’efface devant « ce qu’il faut faire » tout autant que l’image qu’on donne à voir de soi : le « paraître ». Des familles anti-Eros par excellence. Mais il n’est pas de contestation possible chez ces familles d’automates où la soumission à l’ « esprit de famille » (à prendre dans le sens d’esprit unique et partagé par les différents membres) est règle intransigible. Ainsi Thérèse « qui a la propriété dans le sang », épousera sans amour, mais sans haine non plus, Bernard, celui qu’on lui destine. Il est clair que les deux époux ne s’aiment pas, mais vont tout faire pour en donner l’apparence, on va voir jusqu’à quel point.

Par rapport à ce mariage, Thérèse est ambivalente : d’une part, il l’apaise, en lui permettant enfin de trouver sa place et apaiser ses angoisses de non existence,de non identité, d’abandon, d’autre part elle le décrit comme le pire jour de sa vie, une journée « étouffante » au cours de laquelle elle sent qu’elle s’aliène à jamais. L’acte sexuel lui fait horreur, elle qui rêve d’un idéal de pureté, elle se sent « souillée », Bernard lui fait horreur, mais surtout il l’envahit, sa présence l’étouffe, mais elle ne le hait pas, juste, « il la gêne ». Quoi qu’il en soit, Thérèse met un point d’honneur à faire bonne figure, à ce que rien ne transpire de ses affects. .Les premiers désirs de mort concernant Bernard apparaissent alors progressivement chez Thérèse…toujours sans haine, juste pour imaginer que le « gêneur » disparaisse et qu’elle retrouve sa liberté, cesse enfin de ressentir cet intense sentiment de vide dépressif qui ne la quitte pas derrière ses apparences impeccables. Ce ne sont au début que des fantasmes.

L’envie est aussi de la partie, l’envie rageuse, narcissique, déprédatrice, qui ne supporte pas que la vie existe alors qu’elle en est privée. Cette envie aura pour cible la sœur de Bernard, Anne, qui est aussi son amie de jeunesse, amitié qui fut intense mais sur le mode narcissique de la « jumelle », l’autre soi idéalisé, amitié fusionnelle de la part de Thérèse et fortement teintée d’homosexualité , Anne qui aujourd’hui tombe passionnément amoureuse, et a la malchance de prendre Thérèse pour confidente de sa passion et de ses émois. Thérèse tuera alors cette vie, cet Eros insupportable en se rangeant du côté du « bon sens familial » qui ne peut se permettre de perdre des terrains en renonçant à un autre mariage arrangé pour Anne et qui de plus ne peut se résoudre à la voir épouser un autre qui représente l’étranger, l’ennemi, le porteur de tares (juif, phtisique….) : Jean. Selon le désir de son époux, qui véhicule celui de la famille toute entière, elle incitera Anne à partir en voyage avec ses parents comme ils le lui demandent, lui promettant de veiller à ses intérêts et servir d’intermédiaire entre elle et Jean. Profitant de cet éloignement, elle ira alors voir Jean pour le persuader d’écrire à Anne une lettre qui lui enlève tout espoir, trahissant ainsi sous couvert du devoir (de fait laissant libre cours à une vengeance sadique) celle qu’elle avait élevée comme son idéal, aimée comme la partie vivante d’elle-même (relation qu’elle tentera brièvement de reproduire avec Jean qui incarne le Parisien, le libre penseur, l’homme instruit et cultivé, en révolte contre les préjugés de son temps, bref tout ce qu’elle rêve d’être, son idéal inatteignable). Anne qui est la première personne à qui elle pensera quand elle cherchera à s’expliquer son geste…

Bernard quant à lui est un être vide également, que tous ces débats intérieurs ne semblent pas par contre préoccuper et qui ramène tout sentiment au côté matériel des choses, ainsi, il ne pourra jamais entendre autre chose que l’idée qu’il s’est faite lui-même que le but de la tentative d’empoisonnement était de récupérer la propriété. Bernard qui, faute d’émotions et de mentalisation, souffre de manifestations somatiques et d’angoisses de mort qui l’amènent à différents malaises, consulte à ce sujet, et se voit prescrire de l’arsenic pour recouvrer l’appétit. Bernard qui n’est pas exempt même s’il n’en est pas conscient de désir de mourir, un désir qu’il va « agir » faute de le ressentir en prenant « accidentellement » une triple dose de gouttes d’arsenic, sous le regard indifférent de Thérèse qui, totalement paralysée, ne lui signale pas son erreur, pas plus qu’elle ne la signalera au médecin venu la nuit au chevet de Bernard. Pas de haine ressentie, même si celle-ci aurait eu toutes les raisons d’exister, mais une complicité inconsciente, agie « malgré elle », à travers elle, sans motivation apparente à ses yeux.

De cet épisode, Bernard se remettra, mais à l’intérieur d’elle-même Thérèse voit apparaître un certain nombre de pensées automatiques qui peuvent passer pour une justification ou une interrogation, mais ne sont que le prétexte des actes tout aussi démentalisés qui vont suivre : « Etait ce bien les gouttes ? …Après tout ça pourrait bien être une simple grippe, ou autre chose… ». Il lui devient "impérieux" de vérifier. Elle va alors « tester son hypothèse » en faisant prendre à son époux des gouttes supplémentaires ce qui bien sûr a pour effet de le renvoyer à ses symptômes d’empoisonnement. Thérèse toutefois ne se départit pas de son rôle de femme aimante et dévouée et veille son époux nuit et jour au point que sa propre santé s’en voit altérée, et qu’elle souffre de la même impossibilité de se nourrir qui l’a affecté lui un temps, ce qui amène Bernard qui (apparemment) n’a aucun soupçon, à lui conseiller de se faire prescrire le même traitement. Thérèse qui obéit toujours à son époux aura donc l’opportunité d’obtenir des ordonnances d’arsenic, qu’elle falsifiera en y rajoutant d’autres poisons, ce qui lui permettra de poursuivre son œuvre jusqu’à ce qu’un médecin extérieur (non inscrit dans le déni commun) fasse éclater toute l’affaire et amène Thérèse devant les tribunaux. Nous sommes en présence d’une tentative de meurtre « automatique », accompli sans désir, sans mobile, sans volonté et sans haine ressentie, simple expression du désir de mort inconscient qui unit les deux partenaires.

Dire que l’honneur de la famille est entaché est alors peu dire ! Qu’à cela ne tienne, les rangs, les alliances vont se resserrer autour de l’ « honneur de la famille », plus fort que la mort, comme il est de coutume dans de tels cas de figure, et tout va être mis en œuvre pour donner aux juges une version « crédible », tout en les corrompant (à l’instar du médecin) pour qu’ils bâclent le procès qui aboutira à un non lieu en particulier grâce au témoignage de Bernard qui innocentera sa femme. Toute la famille fait front, Bernard et Thérèse n’ont jamais été autant unis, aussi proches que lors de la préparation de cette défense qui va sauver les apparences, défense dont le père de Thérèse et la famille de Bernard sont partie prenante. Toutefois, sur chemin du retour, Thérèse se sent prise du besoin d’avouer, de s’expliquer son geste, de le partager, de se faire reconnaître. Mais l’attitude de Bernard lui fait vite comprendre qu’il est hors de question de trahir ainsi le pacte de déni qui les unit, pacte dont elle restera prisonnière bien plus que des murs de sa chambre.

Car Bernard n’a innocenté Thérèse que pour sauver les apparences d’un couple uni, mais il estime Thérèse « dangereuse » dans sa motivation de récupérer la propriété, la seule qu’il sera capable de lui reconnaître, et qui élimine d’emblée tout questionnement susceptible de mettre en cause leur relation et les affects qui s’y rattachent, tout comme son désir de vengeance (et de mort) qu’il va alors mettre en œuvre  : dès son retour, il la séquestrera dans sa chambre qu’elle n’aura plus le droit de quitter sauf pour se « montrer » avec lui à la messe où dans certaines circonstances mondaines où il est hors de question de laisser planer un doute sur l’union du couple et l’innocence de Thérèse .De même il éloignera leur fille (sous prétexte du danger que Thérèse peut constituer pour elle), reproduisant ainsi le destin de Thérèse qui après la mort de sa mère s’est vue confiée à des institutions en charge de son éducation par un père tout aussi peu soucieux d’elle qu’elle-même l’est de sa propre enfant. Un vague chantage sur des « pièces à conviction qu’il détiendrait » suffit à obtenir la soumission de sa femme, je dirais plutôt la complicité tant il est peu probable que Bernard puisse susciter un scandale public.

De concert avec sa propre mère Bernard fera alors courir le bruit que Thérèse est neurasthénique ce qui explique qu’on ne puisse la voir aussi souvent qu’avant. La rumeur faisant son œuvre, Bernard va alors juger qu’il est inutile que Thérèse se montre même à minima et la laissera recluse, au soin de domestiques alors que lui-même quitte le domicile. Prisonnière de cette chambre, Thérèse se laisse alors mourir, ne se nourrit plus, ne se lave plus, reste couchée, fume compulsivement, et s’enferme dans son monde intérieur fait de rêveries, seul moyen d’évasion de sa prison. C’est dans un état de total délabrement que Bernard la retrouvera lorsqu’il reviendra à l’occasion du mariage d’Anne enfin soumise à son destin arrangé, et devenue tout aussi étrangère à elle –même que les autres à cette occasion. Pour ce mariage, Bernard souhaite que le couple se montre encore une fois uni, essentiellement pour faire taire les réticences de la belle famille. Là encore il s’agit de sauver la face, et c’est Bernard qui fera preuve d’attentions envers Thérèse, se souciant apparemment de sa santé, effrayé par l’image qu’elle renvoie, potentiellement nuisible aux intérêts familiaux. Mais Thérèse réussira là encore à faire « bonne figure », jouera son rôle à la perfection.

Bernard a eu peur. Pour Thérèse, certes non, mais parce que l’image de Thérèse, le fait qu’un article de journal « La séquestrée de Poitiers » révèle l’affaire du moins dans sa version officielle, fait de Thérèse un élément éminemment gênant pour la famille en risquant d’alerter l’opinion sur leurs « petites affaires intimes ». Aussi va-t-il au nom de tous s’en débarrasser, non pas en la tuant, non plus en divorçant (surtout pas !!!), mais en faisant en sorte qu’on l’oublie, en la laissant partir pour Paris, ville dont elle a toujours rêvé, officiellement pour raisons de santé, et où il l’accompagnera pour raisons de crédibilité. L’ouvrage se termine sur leur séparation à Paris, où semble apparaître un semblant d’humanité, de communication chez Bernard qui lui demande les vraies raisons de son geste …petite ouverture à l’autre qui se refermera aussitôt sur un éclat de rire : Bernard est totalement incapable de l’entendre, ne veut et surtout ne peut la croire ! Thérèse n’obtiendra jamais de pardon, ni même d’écoute pour ce crime qui doit avant tout rester non dit, non élaboré, pur acte désincarné, déconnecté de sa source .Thérèse part donc apparemment libre, si on oublie ce poids indicible qu’elle devra trainer toute sa vie sans aucun soulagement possible. Ainsi se finit le roman.

Une analyse superficielle se contenterait de voir là une famille bourgeoise du début du siècle dernier, écrasée par les conventions, la bienséance, les préjugés, on peut disserter sur la condition de la femme…Ceci n’est pas entièrement faux et le contexte social a très certainement une influence. Mais si l’on sort un peu du contexte qui ne détermine au fond que les modalités de l’histoire, si l’on exclut le contexte meurtrier, pour s’attacher au fonctionnement des individus, peut-on vraiment dire qu’il n’est pas aujourd’hui plus que jamais encore d’actualité ? Bien sûr on ne va pas toujours jusqu’au meurtre physique avéré, mais que penser des histoires de pédophilie ayant affecté l’Eglise, des enfants victimes d’inceste ou de violence de la part du père accusant leur mère de complicité ne serait qu’en ayant « fermé les yeux » ou n’étant pas intervenue, ou ne les ayant pas cru …et bien d’autres cas encore où la violence, plus sournoise, se met au service du meurtre psychique des individus, que penser des pathologies le plus souvent très lourdes qui se retrouvent régulièrement dans de tels contextes ?

Il est un vieux dicton qui dit « trop poli pour être honnête », alors aujourd’hui où l’accent est largement mis sur la violence visible, où on prétend sensibiliser les consciences, pourquoi faire toujours aussi peu de cas de cette violence invisible, a-conflictuelle, qui sévit derrière des apparences trop lisses pour être vraies ?

Sur ces réflexions, je vous donne rendez vous au mois prochain…

Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com



Envoyé le 26/07/2013

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