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128 :Symptôme et structure psychique

martine

Bulletin 128  Février 2013
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Symptôme et structure psychique
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Le symptôme qu’il soit physique ou psychique est ce qui nous fait souffrir et au-delà d’un certain seuil, peut arriver à constituer un véritable handicap. Rien d’étonnant alors qu’on veuille s’en débarrasser à tout prix et si possible le plus rapidement possible. Le symptôme c’est l’ennemi, ce qui dérange, ce qui fait souffrir et on ne pense guère alors que c’est nous-mêmes qui le fabriquons, encore moins qu’il puisse y avoir une quelconque utilité à cela, ni qu’il puisse nous donner une information utile, tout comme la brûlure nous dit qu’il faut retirer notre main de la plaque chauffante. Supprimez la sensation de douleur comme c’est le cas chez certains individus, et c’est la mutilation assurée. Mais ce qu’on veut bien admettre, peut être parce qu’on nous l’a longtemps répété, sur le plan physique, on l’admet beaucoup moins sur le plan psychologique, où tout au contraire, on nous incite au « devoir » d’être performant, libre, heureux et bien sûr… normal ! La consommation de psychotropes en dit d’ailleurs long sur cette tendance à éliminer d’emblée ce qui gêne, sans se poser de questions sur la cause éventuelle de sa présence. C’est un point de vue qui est bien dans l’air du temps, parfaitement séducteur, mais qui personnellement me laisse tout aussi perplexe que si on me disait qu’en cas de fièvre, il suffit de prendre du paracétamol sans se soucier de l’infection sous jacente qui justement produit la fièvre.

Du point de vue de la psychanalyse, le symptôme n’est jamais là par hasard, il est un « produit » psychique et résulte d’un compromis entre deux parties antagonistes qui grâce à lui trouvent un terrain d’entente, même si c’est au prix de la souffrance de celui qui doit le subir. Dans cette optique toucher le symptôme revient à perturber cet équilibre et forcer l’individu à en trouver un autre, meilleur on l’espère, pire, ce n’est pas systématique, mais on est en droit de le craindre parfois. Pour tenter de mieux comprendre le symptôme et son rôle dans l’équilibre psychique, je vous propose de faire le point sur cet équilibre psychique ou plutôt ces équilibres psychiques, au pluriel, et leur manière de se mettre en place chez tel ou tel individu.

Les conceptions développées dans ce bulletin sont de nature psychanalytique et sont exposées selon le point de vue de J Bergeret. Elles correspondent à une vision structuraliste du psychisme. Une vision structuraliste part du principe que la personnalité se développe selon une structure qui correspond à un certain fonctionnement psychique (angoisse caractéristique de la structure, défenses qui y correspondent, mode de relation d’objet…) Cette structure s’est construite en fonction des aléas de l’histoire personnelle du sujet, puis s’est fixée de manière définitive. Ceci ne veut pas dire qu’aucune évolution n’est possible, simplement cette évolution aura lieu à l’intérieur de la structure donnée, tout comme la pathologie, en cas de décompensation sera caractéristique de la structure en question. En clair, un psychotique ne peut devenir névrosé et inversement un névrosé ne pourra développer en aucun cas une psychose sauf parfois au cours de la période de grand réaménagement psychique qui correspond à l’adolescence.

Ce point de vue en amène directement un autre qui est celui de la mise en rapport de la structure avec la normalité. Y-a-t-il une structure normale qui correspondrait à l’individu que l’on peut qualifier d’ « équilibré » ? C’est ici que la réponse peut surprendre : non, il n’y a pas de structure « équilibrée » et en même temps toute structure peut l’être : est équilibré ce qui n’est pas décompensé, c'est-à-dire qui n’est pas tombé dans la pathologie. La structure donne un certain tempérament, certains traits de personnalité, une certaine manière d’entrer en relation avec les autres et le monde en général, détermine certaines fragilités, mais ce n’est que lors de la décompensation (lorsqu’on tombe malade au sens psychologique bien entendu) que cet équilibre est rompu. On peut aussi le voir en terme d’adaptation : l’individu équilibré serait alors celui qui avec ses propres particularités pourrait mener une vie relativement exempte de souffrances et d’angoisses tout en étant suffisamment adapté aux nécessités de la vie sans pour cela subir des contraintes excessives. Ce qui implique qu’un psychotique (de structure) non décompensé peut vivre une vie plus « équilibrée » qu’un individu souffrant d’une névrose grave avec de lourds symptômes qui l’handicapent au quotidien. Simplement en cas de décompensation éventuelle, c’est la psychose avérée.

Un autre point de vue découlant de cette approche est que le symptôme apparent ne suffit en aucun cas à signer la structure de base : par exemple certains symptômes d’apparence névrotique (en particulier obsessionnels) peuvent très bien masquer une psychose latente et même protéger l’individu contre la décompensation de cette psychose, de même que certains délires ne sont pas forcément l’apanage d’une psychose. D’où le risque de se baser sur la seule symptomatologie pour poser un diagnostic et intervenir ….

Tous ces avertissements ont pour but de bien faire prendre en compte le fait que la classification que nous allons présenter n’est surement pas une sorte de « dictionnaire » auquel on pourrait se référer pour définir « qui est quoi » et surtout pas en se fiant à une apparence souvent trompeuse. C’est pourquoi la présentation se fera non pas en mettant l’accent sur les symptômes, mais bien en prenant en compte le fonctionnement qui les produit. L’approche structurelle telle qu’elle a été définie ci-dessus en particulier avec son impossibilité de passage d’une structure à une autre a été choisie dans le cadre de ce bulletin dans la mesure où elle permet une présentation plus claire, ce qui ne veut en aucun cas dire que c’est la seule ou la meilleure.

Revenons en maintenant aux différentes structures ; Elles sont au nombre de trois : psychotique, névrotique ou perverse. A côté de ces structures ainsi appelées parce que leur stabilité les fait entrer dans la définition donnée au début de ce bulletin, on trouve ce que Bergeret appelle l’ « aménagement » état limite. Aménagement signifiant qu’on ne retrouve pas là la solidité d’une structure à proprement parler : les états limites pouvant emprunter des symptômes à toutes les autres structures ou même se fixer en aménagements caractériels, névrotiques, psychotiques ou pervers.

1) La structure psychotique :
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Son origine se trouve dans des frustrations très précoces dues à l’échec de la première relation (maternelle donc, ce qui n’exclut pas la complicité ou la défaillance paternelle). Ceci concerne donc la toute petite enfance, en gros jusqu’à la première partie de la phase anale. Cette structure correspond à un échec de l’organisation narcissique de base, une impossibilité de se concevoir comme séparé de la « Mère-Univers », une manière de rester « coincé » dans la fusion primitive à la mère, fusion qui sera ultérieurement répétée dans toutes les relations.
L’angoisse qui prédomine dans ces structures est l’angoisse de morcellement (ou éclatement) d’un Moi qui n’a pas réussi à s’unifier de manière suffisamment solide et stable. Le conflit n’est pas interne mais se joue entre les besoins pulsionnels élémentaires du sujet et la réalité qui s’oppose à leur satisfaction inconditionnelle et immédiate. Ceci conduit à un déni des parties de la réalité trop gênantes pour le sujet. Ces dénis lorsqu’ils se généralisent conduisent à des « trous » dans la réalité qu’il devient alors nécessaire de reconstruire. C’est cette reconstruction de la réalité qui donne naissance au délire. En effet les parties déniées se voient remplacées par des éléments plus conformes au monde fantasmatique du sujet, mais le résultat en est la construction d’une néo-réalité aberrante par rapport à notre « réalité partagée ».
Les principaux mécanismes de défense psychotiques sont : déni, clivage du Moi, projection (sur un extérieur non différencié). Ces mécanismes entraînent les phénomènes de dépersonnalisation, déréalisation, dédoublement de personnalité, etc….

Dans cette structure psychotique on distingue trois sous structures essentielles (autisme mis à part) :

- La schizophrénie :
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Elle se déclare en général à l’adolescence ou chez l’adulte jeune. L’entrée peut être progressive et se note essentiellement par un désinvestissement du monde, un repli sur soi et une perte des capacités intellectuelles, parfois des idées bizarres, parfois aussi des symptômes d’allure névrotique (angoisses , obsessions).
Les principaux symptômes sont :

- La discordance : bizarrerie dans la présentation, l’allure générale, les idées… impénétrabilité, ambivalence (dans le sens de la coexistence d’affects normalement antinomiques), détachement de la réalité…
- La dissociation : correspondant à la non unification du moi, elle se manifeste dans tous les domaines : affectif, comportemental, gestuel…Elle se note par son caractère incohérent. Cette dissociation affecte également le cours de la pensée et du langage : brusques interruptions (barrages), mutisme, néologismes, coq à l’âne, etc..marquent la dissociation sur le plan intellectuel
- Le délire paranoïde correspond à la tentative de reconstruction du monde. Il est désorganisé, flou, incohérent, accompagné en général d’angoisse avec déréalisation ( le monde environnant n’est pas reconnu comme familier par le sujet), dépersonnalisation, transformation corporelle… Les thèmes sont souvent d’influence, de persécution, mystiques…
- Au niveau du langage, le sujet ne pense pas et ne parle pas avec des mots symboliques (qui désignent une chose) mais sont la chose elle-même et sont manipulés en tant que tels.
Cette étrangeté que l’on perçoit d’emblée est la manifestation d’un monde fantasmatique très archaïque. C’est d’ailleurs dans la phase orale que la schizophrénie prend naissance. Le sujet est resté « bloqué » au tout début de l’émancipation de son moi par rapport à l’environnement.

- La paranoïa :
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D’origine plus tardive que la schizophrénie (début de la phase anale), la paranoïa présente un moi plus évolué, moins indifférencié que le schizophrène mais qui ne peut admettre un objet que dans la mesure où il dépend de lui, reste à son entière disposition et adhère entièrement à son système. Support de la projection massive de tout ce que le paranoïaque n’admet pas chez lui, il est essentiellement « objet poubelle », et bien sûr objet persécuteur. Le paranoïaque qui occupe régulièrement des postes à haute responsabilité nous trompe par une apparente logique : en effet tant que son délire n’est pas poussé à l’extrême, il reste d’apparence cohérente, dans la mesure où il est structuré dans une paralogique qui se sert d’élément réels interprétés de manière fausse mais une fausse interprétation parfaitement argumentée au point que le charisme et l’opiniâtreté aidant, il risque fort d’emporter l’adhésion de ses interlocuteurs (voir certains dictateurs ou certains gourous).

- La mélancolie :
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Elle occupe une place à part dans les psychoses. Elle se manifeste par une dépression intense alternant parfois avec des épisodes maniaques (surexcitation, insomnie sans fatigue, fuite des idées, sentiment de toute puissance, exaltation, etc…) ce qui lui vaut alors l’appellation de psychose maniaco-dépressive. La mélancolie se traduit essentiellement outre l’intensité de la dépression avec risque suicidaire majeur par les auto-accusations dont le sujet s’accable. Son interprétation la plus classique remonte M Klein qui y voit l’échec de la position dépressive (période où l’enfant sort de la fusion primitive et prend en compte que la mère est une personne entière (alors qu’auparavant elle était clivée en bonne et mauvaise mère). La culpabilité d’avoir attaqué le bon objet dont il dépend en même temps que le mauvais lui fait craindre de l’avoir détruit ; c’est ce qu’exprime le mélancolique par ses auto-accusations et son estime déplorable de lui-même. La problématique est celle de la perte d’objet, mais où l’hostilité éprouvée contre l’objet se retourne contre le sujet lui-même (en fait sur l’objet incorporé). La manie serait à concevoir comme défense contre l’état mélancolique. Là encore il est important de vérifier la structure authentiquement psychotique du mélancolique (régression aux stades prégénitaux, angoisse de morcellement, introjection cannibalique de l’objet, déni….) afin de bien séparer cette pathologie d’autres structures pouvant prendre la même allure (alternance d’exaltation et de dépression) sans comporter le statut de gravité de la mélancolie.

2) La structure névrotique
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Elle se caractérise avant tout par une organisation sous le « primat du génital ».Ce qui veut dire simplement que la sexualité infantile et ses plaisirs érotiques partiels (oral, anal…) se sont vus abandonnés pour une sexualité adulte organisée autour de la génitalité. On peut considérer que la personne névrosée a assez bien surmonté les tout premiers stades de son développement qui n’ont de ce fait laissé que peu de traces. Il y a eu accès à l’Œdipe et constitution du Surmoi Œdipien. Le conflit est intrapsychique et se situe entre le surmoi et les pulsions. Le Moi est complet, « achevé » même s’il peut être distordu en raison des aléas de l’Œdipe ou de la persistance de certaines fixations prégénitales, mais il n’est pas clivé. La différence des sexes et des générations est intégrée, de même qu’à minima bien sûr le concept de l’altérité de l’autre. L’angoisse est une angoisse de castration. La relation d’objet génitale s’adresse à un objet reconnu comme différent de soi et recherché en raison de cette différence. Le principal mécanisme de défense est le refoulement. L’épreuve de réalité est bonne : la réalité n’est pas déniée même si elle-même peut se voir distordue à cause des mécanismes de défense. Le principe de réalité est actif et domine le principe de plaisir. La limite extérieur/intérieur est bien définie. L’individu à l’inverse du psychotique est conscient de sa pathologie. On distingue deux sous catégories dans cette structure :

- La névrose obsessionnelle :
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Le mécanisme majeur reste le refoulement qui se fait aider par l’isolation (séparation d’une idée et du sentiment qui normalement devrait l’accompagner), le déplacement et l’annulation rétroactive (faire comme si un évènement n’était pas advenu).
Les pulsions érotiques régressent vers le stade anal et donc les pulsions agressives (moins culpabilisantes). A ce niveau on peut observer la naissance des « formations réactionnelles » : ordre et propreté remplaçant le désir de détruire et de souiller, ou, en cas d’échec, des moyens plus pathologiques destinés à contenir la libération d’angoisse : rituels, compulsions, etc.
Le Moi régresse de l’acte vers la pensée qui devient toute puissante, surinvestie en même temps qu’elle est sexualisée. Tant que ces défenses sont efficientes, on a le caractère obsessionnel typique : rigidité, économie, ordre, contrôle…quand elles sont débordées et que la pathologie éclate le relais sera pris par les rituels, obsessions/ compulsions, doutes, angoisses, etc..
La relation d’objet est conservée mais rigidifiée, desséchée, prix à payer pour qu’elle reste permise. L’objet est maintenu ni trop près ni trop loin, stérilisé et maîtrisé.
L’angoisse est de castration et concerne la peur de la découverte des pensées et désirs érotiques et agressifs.
Seule une telle structure sous jacente peut permettre de parler de névrose obsessionnelle, la présence de compulsions, rituels etc. pouvant exister dans d’autres structures, entre autres psychotique.

- L’hystérie :
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Son étymologie (utérus) ne laisse aucun doute sur l’origine sexuelle bien qu’on puisse trouver des cas d’hystérie masculine. On la décline sous deux formes :

o L’hystérie d’angoisse :
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Le refoulement est mis au moins partiellement en échec et il fait là aussi appel à des mécanismes annexes qui sont le déplacement : de l’objet sexuel interdit vers un objet « phobogène » quelconque qui le représente, puis l’évitement de l’objet en question. Dans la structure hystérique l’objet est sexuel, ce qui la différencie par exemple de l’état limite qui recherche aussi un objet mais anaclitique (de soutien) comme nous le verrons plus loin, même si certaines conduites apparentes peuvent être proches, en particulier en raison de l’incohérence due à l’ambivalence des pulsions. Il est essentiel de différencier la séduction éminemment sexuelle de l’hystérique de la séduction grandement teintée d’infantilisme et de dépendance des structures plus régressives, et ce, même si parfois ces deux types de séduction se ressemblent en apparence étrangement. L’érotisation, bien présente chez l’hystérique est, en particulier chez le phobique, bien cachée.
L’angoisse est la crainte que la pensée ne se réalise. Une partie de la pulsion régresse vers l’oralité et l’analité.

o L’hystérie de conversion
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Bien plus rare de nos jours qu’elle ne le fut jadis, elle consiste à retirer l’investissement libidinal de l’objet interdit, qui, je le rappelle, reste en dernière analyse chez le névrosé le parent œdipien, pour la placer sur un organe ou une fonction corporelle : ce sont les cécités, les paralysies hystériques, les troubles neurovégétatifs, fonctionnels, spasmodiques, etc… La partie du corps concernée étant « choisie » pour sa valeur symbolique et son investissement érogène. La réalisation du désir est rendue en quelque sorte impossible par la mise hors d’état de nuire de la partie du corps qui aurait pu y contribuer.

3) La structure perverse :
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La perversion sexuelle a d’abord été considérée par Freud comme persistance de la sexualité infantile refusant de se soumettre au primat du génital et donc dans laquelle les différentes zones érogènes infantiles continueraient à rechercher le plaisir pour leur propre compte. La satisfaction ne se subordonne donc pas à la rencontre d’un objet total apportant dans la rencontre intersubjective et la complémentarité sexuelle la satisfaction désirée. Ultérieurement il la verra comme une pathologie du narcissisme, puis le résultat de la désintrication du sadisme avec Eros et enfin fera du fétichisme le paradigme de la perversion : le fétiche remplace l’objet manquant : le pénis maternel, combattant ainsi l’angoisse du manque et permettant de dénier la différence des sexes. Le fétiche apparaît ainsi pour S. Freud comme la solution perverse par excellence, liée à la sexualité infantile, face à l’angoisse de la castration.
Il y a à partir de là clivage entre une partie de la personnalité qui effectue un déni psychotique de la réalité et une autre qui y reste suffisamment adaptée.
J. Mac Dougall parle de néo-sexualités en ce qui concerne la sexualité perverse et y voit la recherche d’une solution à des conflits psychiques insurmontables entraînant une impression de vide et d’inexistence. La perversion serait là défense contre des angoisses de perte d’objet, voire d’anéantissement. La dimension subjective de l’autre est déniée, il se voit réduit au statut d’objet dont le seul rôle est de soutenir le narcissisme du pervers. Il y a « déni d’autonomie narcissique » pour l’autre.

4) Les astructurations
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Longtemps considérées comme des formes mineures de psychose ou des formes graves de névrose, elles ont aussi été considérées comme des formes de passage entre les deux. Un dernier mouvement tend à les considérer comme une entité nosologique à part entière. C’est dans cette optique que se situe J Bergeret.
Pour lui, ceux qu’il appelle les «  états limites » ont dépassé le stade où ils auraient pu développer une psychose sans toutefois pouvoir atteindre l’Oedipe qui leur aurait conféré une structure névrotique. Toutefois à un moment qu’il situe au début de l’Œdipe, le contexte réel a fait ressentir au sujet une frustration très vive, avec risque de perte d’objet. Il appelle ce moment le « traumatisme désorganisateur précoce ». Entrant trop brutalement dans une situation œdipienne à laquelle il n’est pas préparé (en raison par exemple de failles narcissiques trop importantes ou bien encore de séduction réelle de l’adulte (et non fantasmatique comme chez le névrosé), il ne peut négocier avec succès une relation triangulaire et génitale. Il se trouve alors dans l’obligation, devant l’échec du refoulement, de faire appel à des mécanismes plus régressifs, de nature psychotique tout en les tempérant par rapport à la véritable psychose ; il y aura ainsi déni des représentations sexuelles et non déni de la réalité, et clivage de l’objet et non clivage du Moi, de même qu’on retrouvera l’identification projective et le maniement omnipotent de l’objet.

L’effet de ce traumatisme sera de stopper l’évolution libidinale du sujet le faire entrer dans une « pseudo latence précoce » durable qui couvrira la période de latence effective, la crise adolescente et même une partie, voire la totalité de la vie adulte. Bergeret appelle ce blocage évolutif de la maturité affective du Moi le « tronc commun des états limites ». Ce tronc commun est un aménagement instable qui n’a en aucun cas la solidité d’une structure telle qu’on l’a définie précédemment.

C’est avant tout une pathologie du narcissisme, la relation d’objet est basée sur la dépendance anaclitique (étym. «  s’appuyer sur ») et le danger immédiat contre lequel l’état limite est sans cesse obligé de se battre est la dépression. Le Moi ne se clive pas mais se déforme et opère dans deux registres différents : un registre suffisamment adapté à la réalité, lorsqu’il n’existe pour lui aucune menace d’ordre narcissique ou génitale ; un registre anaclitique dès qu’apparait une menace de perte d’objet. Les états limites résistent mal aux frustrations qui leur rappellent trop leurs frustrations infantiles. L’objet joue pour eux un rôle de Moi et de Surmoi auxiliaire qui pallie à leurs défaillances. La dépendance à l’objet est forte et sa proximité effective est vitale. L’angoisse typique de l’état limite est une angoisse de perte d’objet, objet en l’absence duquel le risque dépressif est majeur. N’ayant pu bénéficier de la constitution d’un véritable surmoi œdipien ils restent sous l’égide de l’idéal du Moi, avec des ambitions disproportionnées de « bien faire » (pour gagner l’amour de leur objet vital) et leurs inévitables échecs dans cette entreprise les amènera à des sentiments de honte et de dégoût d’eux-mêmes, sentiments éventuellement projetés sur les autres. La fragilité de la constitution et de la mentalisation de même que l’intolérance à la frustration sont à l’origine des nombreux passages à l’acte qui caractérisent cette lignée.

On l’a vu cet aménagement est loin d ‘avoir la solidité des structures classiques, toutefois au prix de nombreux compromis, renoncements, évitements…la situation peut perdurer longtemps si elle ne décompense pas.

Bergeret évoque à ce propos la « décompensation de la sénescence » : Chez des patients jusqu’ici « hypernormaux » (comprendre pathologiquement normaux : normalité de surface issue d’un excessif besoin d’adaptation, on peut penser là au « faux self de Winnicott), survient alors un effondrement inattendu tout autant que brutal. L’âge peut à lui seul être traumatique tout comme peut l’être le décès d’un proche, la mise à la retraite, le départ d’un enfant…bref tout ce qui met fin à une relation dont on sait l’importance vitale qu’elle prend chez ce type de sujets. On assiste alors à un épisode aigu d’angoisse transitoire pouvant entraîner une démence sénile prématurée, des affections psychosomatiques ou des pseudos névroses.

Mais ce second traumatisme désorganisateur peut prendre place plus tôt, à l’occasion d’une situation secouant le fragile aménagement du Moi état limite. Il y a alors pour lui urgence à trouver un aménagement défensif permettant la survie psychique :
Ce choix se fera en général entre 3 voies classiques :

-la voie névrotique : c’est la solution la meilleure bien que tardive.

- la voie psychotique : essentiellement autour du noyau dépressif donc essentiellement mélancolique, mais aussi des formes hallucinatoires chroniques ou paranoïdes.

- La voie psychosomatique

Mais dans de nombreux autres cas, on n’assiste pas à des mouvements aussi spectaculaires. A partir du tronc commun existent des voies de sortie qui sont autant de solutions plus « douces » stables et durables sous formes d’aménagements spontanés. Parmi eux :

- L’aménagement pervers : Particulièrement stable, il est quasiment irréversible. C’est le plus proche du pôle psychotique en raison du déni de la réalité qu’il implique.

- Les aménagements caractériels : Ils arrivent quand l’angoisse arrive à être projetée sur l’extérieur…et y rester ! parmi eux :

o La névrose de caractère : Absolument pas de statut névrotique ce sont avant tout des maladies de la relation qui utilisent la dépendance projetée sur un objet apparemment dominé.

o La psychose de caractère : Là non plus rien à voir avec une réelle psychose. Simplement par suite de projections de plus en plus nombreuses sur l’extérieur d’aspects indésirables de soi, la perception de la réalité finit par s’en voir altérée.

o Les perversions de caractère : c’est la perversité de caractère et non la perversion sexuelle bien que les deux puissent coexister. C’est la fameuse perversion narcissique qui n’opère pas de déni du sexe de la femme mais le déni du droit des autres à posséder leur propre narcissisme : les autres n’ont aucun droit à avoir des intérêts propres, encore moins des désirs et des investissements bien à eux. L’objet n’étant là que pour compléter le narcissisme défaillant du pervers, il est maintenu sous emprise manipulatrice, dans une relation sadomasochiste très étroite.

Un long tour d’horizon, bien que synthétisé à l’extrême pour tenter de montrer à quel point un symptôme isolé ne veut rien dire si on ne prend pas en compte la structure qui le produit. C’est prendre la partie visible de l’iceberg pour l’iceberg dans sa totalité. Se débarrasser rapidement du symptôme n’est pas forcément ce qu’il y a de plus compliqué et les thérapies qui utilisent par exemple la suggestion donnent à ce niveau des résultats parfois étonnants…pourquoi pas ? Si on n’oublie pas que le symptôme nous parle de quelque chose de bien plus profond qui ne disparaît pas forcément avec lui et sur lequel il pourrait être intéressant de se pencher avant de le retrouver sous une autre forme plus tard.

C’est sur ces réflexions que je vous quitte en vous donnant rendez vous au mois prochain.

Très cordialement
Martine Masssacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 28/01/2013

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