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120 Oedipe et Narcisse, alliés ou ennemis ?

martine

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Bulletin 120. Juin 2012
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Œdipe et Narcisse : alliés ou ennemis ?
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Mythes et légendes sont des récits chargés de sens qui se transmettent de génération en génération, et qui auraient pour fonction de transmettre sous forme symbolique un certain nombre de connaissances entre autres sur la nature humaine et ses aspirations profondes. Chaque civilisation a ses mythes, la mythologie grecque est celle que nous connaissons le mieux dans notre culture, et c’est de son côté que Freud s’est tourné pour illustrer deux concepts fondamentaux concernant le fonctionnement psychologique des hommes, je veux parler bien sûr des deux personnages qui ont donné leur nom à ces concepts : Œdipe et Narcisse.

- Œdipe : A l’ origine du fameux complexe qui porte son nom, l’histoire d’Œdipe est bien connue. Enfant abandonné de manière particulièrement cruelle par ses parents, sauvé par des bergers et élevé dans une famille adoptive, Œdipe connaîtra un sort funeste, accomplissant malgré tous les efforts faits pour y échapper son horrible destin : tuer son père et épouser sa mère. C’est cette partie de l’histoire que Freud a retenu pour définir ce qu’il a nommé « complexe d’Oedipe » , à savoir le désir inconscient qu’éprouve tout enfant d’environ 3-4-ans d’épouser le parent de sexe opposé et d’éliminer celui du même sexe, son rival. De fait, l’histoire entière d’Œdipe (et de ses ascendants) aurait pu fournir un support à bien d’autres concepts, en particulier sur la transmission intergénérationnelle (Laïos, père d’Œdipe, l’a abandonné car le destin d’Œdipe était le fruit d’une malédiction déclenchée en rétorsion d’actes pédophiles de son fait), l’abandon et la maltraitance suffisant quant à elles à faire trauma précoce, mais au point où Freud en est de ses recherches, il vient de trouver l’origine des névroses dans le fameux complexe en question et seule la partie de l’histoire qui y correspond est retenue. Ce complexe d’Œdipe est devenu le pivot central de la théorie freudienne, et au-delà de la psychanalyse, le concept clef, dans la mesure où c’est à partir de la résolution plus ou moins heureuse de ce complexe que se déterminera la structure normale ou névrotique de l’individu, le complexe d’Œdipe se retrouvant à postériori et dans le meilleur des cas dans bien des choix et des tendances humaines, en particulier dans le domaine amoureux, au pire il sera à l’origine des névroses.

- Narcisse quant à lui est un autre héros de la mythologie grecque : Loin des passions œdipiennes, il incarne la froideur, l’indifférence envers tous ceux qui l’entourent, la cruauté même, et bien entendu l’amour de sa propre image. Il n’en connaîtra pas moins de même un destin tragique. Ce jeune homme indifférent aux passions que son extrême beauté suscitait chez les individus des deux sexes et au désespoir qu’il semait sur sa route, finit par se laisser toucher par la passion, mais ce fut celle de lui-même ou plus exactement de son image reflétée dans l’eau (certaines versions de l’histoire parlent de l’image d’une sœur jumelle qu’il aurait perdu). Fasciné par cette image, il finit par être englouti par elle sous la forme de l’eau du fleuve dans lequel il se noya laissant place à la fleur qui porte son nom. Dans le langage courant on appelle « narcissique » un individu orgueilleux, égocentrique, imbu de sa propre personne et ne tenant que très peu compte des autres qu’il a surtout tendance à exploiter comme « faire-valoir ». En psychanalyse le narcissisme signifie le retrait de la libido des objets extérieurs pour se replier sur le moi .

La clinique actuelle oblige à faire une large place aux pathologies narcissiques, au point que parfois on en oublie le pulsionnel qui reste à l’œuvre en parallèle, à moins qu’on ne fasse passer pour pulsionnel ce qui ne l’est pas. La nécessité de prendre en compte des pathologies qui hier encore étaient déclarées inanalysables a conduit au développement d’un certain nombre de courants, plus ou moins proches de la lignée freudienne. La question qui semble se poser aujourd’hui reste : quelle solution, quelle méthode appliquer pour traiter ces « nouvelles » pathologies et au-delà peut-on encore faire de l’Œdipe l’organisateur central de la personnalité à notre époque ?

Mais avant de tenter de voir quelles réponses ont été données à cette question, je vous propose de poser le problème en termes plus concrets, et d’abord de nous pencher plus en détail sur ces deux courants que Racamier appellerait œdipien en antoedipien qui s’opposent et se complètent à la fois.

I. Oedipe et le « courant pulsionnel » :

On a longtemps pensé que la sexualité advenait chez les êtres humains lors des transformations pubertaires et donc de la maturité physiologique sexuelle effective. La grande révolution freudienne a été de découvrir que de fait la sexualité est présente bien avant, et même dès le début de la vie chez l’enfant. Si cette découverte aujourd’hui communément admise a suscité tant de rejet, c’est essentiellement parce que ce rejet s’est fait à priori, sans prendre le temps d’examiner de plus près ce que Freud veut nous dire par là. Il est en effet essentiel de ne pas assimiler la sexualité dite infantile à ce que nous savons nous, adultes, de la sexualité, dite génitale. Ce que nous appelons d’ordinaire sexualité n’est qu’une toute petite partie de ce qu’on entend en psychanalyse par ce mot. Que les zones érogènes ne se limitent pas aux organes génitaux, on le savait déjà, ce qu’on sait moins c’est que certaines zones corporelles (la bouche, l’anus…) vont jouer au cours du développement le rôle d’organes sexuels. Le but de la sexualité s’en voit de ce fait entièrement modifié : en effet si l’excitation des organes sexuels tend au coït, l’excitation de la région buccale s’organisera autour de la nourriture, en particulier pour le bébé autour de l’acte de téter. C’est donc de ce fait le sein maternel et non la puberté qui est notre première découverte de la sexualité. Ultérieurement la phase anale prendra la relève et le plaisir sexuel se centrera autour da zone anale (tant le plaisir d’expulsion que celui de rétention), puis phallique…et ce jusqu’à ce que le génital impose sa loi, non pas en éliminant toutes les autres formes de sexualité dont on retrouve les traces dans l’acte sexuel le plus conventionnel, mais en les organisant sous ce qu’on appelle son « primat », ce qui veut dire simplement que la zone dominante est devenue la zone génitale, les autres étant actives par exemple dans les préliminaires, mais non centrales . C’est cette seule phase ultime qui est communément appelée sexualité.

Découverte intéressante certes, la sexualité n’arrive pas tardivement « toute faite » mais est le fruit d’une évolution au cours de laquelle elle subira un certain nombre de transformations, mais pourquoi donner une telle importance à ce qui finalement pourrait apparaître comme un simple problème de « timing » ?

Tout simplement parce que la libido qui est l’énergie sexuelle, quelle que soit la forme que prenne cette sexualité est aussi la source inconsciente principale de notre activité psychique. Sexualité et fonctionnement psychique se voient ainsi indissociablement liés, et on pourrait dire, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi les différents stades de la libido s’accompagnent de manifestations psychiques spécifiques qui leur sont liées, on peut citer pour mémoire l’avidité orale que l’on retrouvera dans les problèmes alimentaires, de toxicomanie par exemple, le besoin de maîtrise, d’emprise et le sadisme anal, le besoin d’accumuler, anal également, ainsi de suite….Tendances qui peuvent se trouver en forme négative, défensive, le dégoût luttant contre le désir, la propreté excessive contre le besoin agressif de souiller, etc… Ainsi se définissent un certain nombre de traits de caractères qui prennent leur source dans ces stades sexuels précoces.

Mais on retrouve également les traces de ces stades précoces dans d’autres manifestations de la vie adulte parmi lesquelles nous pouvons citer pour exemple :

- La perversion (sexuelle) : elle est refus du primat du génital. L’individu va rester fixé à sa sexualité infantile au détriment de la forme adulte : sadomasochisme, exhibitionnisme, voyeurisme, etc..ne sont que des composantes infantiles normales (l’exhibition des organes sexuels, le voyeurisme est un phénomène courant chez l’enfant par exemple, en particulier au stade phallique où la curiosité sexuelle est au premier plan), mais qui n’ont pas fait place à une autre forme de sexualité au service de laquelle ils se seraient mis. La perversion est donc non seulement persistance chez l’individu d’une manière d’obtenir le plaisir sexuel qui normalement aurait du être dépassée, mais surtout organisation de la sexualité autour de cette tendance au détriment de la sexualité adulte souvent méprisée en tant que telle au nom d’une forme de « raffinement » de « qualité » de plaisir qui lui serait supérieure.

- Plus invisible, la sexualité se retrouve dans nos engagements sociaux, humanitaires, nos liens d’amitiés, les œuvres artistiques, etc. Elle est alors désexualisée, elle change de but, se sublime mais reste énergie de lien et énergie créative.

- Mais on la retrouve aussi, et c’est là l’origine de sa découverte, dans les symptômes névrotiques. Angoisses, inhibitions, obsessions, troubles fonctionnels, relationnels, restriction de la vie active, inaptitude au bonheur etc… sont autant de manifestations déguisées d’une sexualité qui là s’est heurtée à un refoulement pathologique.
Pour mieux comprendre la notion de symptôme, il est nécessaire de ne pas considérer le psychisme comme un lieu statique où les choses sont acquises et fixées une fois pour toutes, mais comme un lieu dynamique, mu par des forces sans cesse en mouvement qui souvent s’affrontent dans un rapport de force variable et, (heureusement !) modulable. De fait le psychisme est un lieu de conflit où conscient et inconscient (entre autres) s’affrontent sans cesse, l’inconscient cherchant à faire passer à tout prix la loi de son désir, le conscient refusant l’accès à certaines tendances à tort ou à raison. De ce conflit incessant naissent parfois des sortes de compromis ou accord entre les deux tendances dans la mesure où les deux y trouvent leur compte à minima. C’est le cas du symptôme. Le symptôme en effet de par son effet désagréable masque le désir inconscient qui se cache derrière (et fait par là le jeu du conscient), tout en déchargeant (par exemple dans une bouffée d’angoisse) l’énergie inconsciente qui cherche à s’évacuer à tout prix. C’est donc une sorte de satisfaction substitutive inconsciente, et c’est probablement là que l’on appréciera le mieux l’art du déguisement de la libido !

De fait le névrosé est resté fixé à un stade infantile de son développement, de telle sorte que le conflit entre désirs et défenses correspondant à ce stade est resté intact. Ce conflit vient imprégner le présent de sa charge symbolique en infiltrant les éléments réels du présent pour leur donner un sens qu’ils n’ont pas, mais qui les fait correspondre inconsciemment et symboliquement à l’ancienne situation. Par exemple pour caricaturer à l’extrême : émergence chez un homme d’un désir envers une femme du présent qui inconsciemment représente sa mère, attribution à ce désir d’un caractère incestueux, défense contre ce désir, résultat : impuissance sexuelle.

Pourquoi l’Œdipe est-il si important par rapport aux autres stades ?

Le psychisme de l’enfant est depuis le début de la vie en construction, ce qui veut dire qu’il se structure progressivement en intégrant les différents apports des stades qu’il traverse. Cette construction est essentiellement celle de son identité de sujet autonome. Mais ce sujet tout autonome qu’il soit amené à devenir, n’en demeure pas moins le fruit d’une histoire qui l’a précédé, entre autre il est le résultat de la rencontre sexuelle de ses parents. Dans cette structuration, ce devenir sujet, il va devenir alors fondamental que le sujet trouve sa place dans l’histoire, par conséquent se situe par rapport à la différence des sexes et des générations. C’est au moment de la crise œdipienne que cette question va se poser avec le plus d’acuité et va se jouer au sein même de l’organisation familiale. C’est la résolution plus ou moins heureuse de cette problématique qui va structurer l’individu dans son identité tout autant que régir son rapport au monde. Phase ultime d’une série d’autres qui l’ont précédée et préparée, l’Œdipe tourne une page, établit une structure individuelle et relationnelle qui sera celle de l’individu à venir. Il sera suivi d’une phase de latence, où les pulsions sexuelles seront mises en repos (relatif) au profit d’autres acquisitions plus intellectuelles, avant qu’une seconde crise, celle de l’adolescence vienne réactiver le tout sur fond de nouvelle crise identitaire.

Et là vient s’insérer une question, qui en particulier de nos jours devient cruciale : intégrer la différence des sexes et des générations demande incontestablement un préalable : celle de l’intégration de la différence moi/l’autre qui la précède. Or, nous avons vu dans les bulletins précédents comment un climat incestuel peut entraver l’acquisition de cette différence et semer la perturbation dans les limites propres de l’individu, et la confusion entre soi et l’autre. Il est évident que l’Œdipe ne pourra être structurant que s’il arrive sur un terrain déjà suffisamment différencié à la base, faute de quoi il risque fort, non pas de ne pas avoir lieu, mais de ne pas jouer son rôle structurant. Dans ce dernier cas, la structuration ne se fera pas sur le modèle œdipien mais sur un modèle beaucoup plus régressif fortement chargé d’incestualité, de non séparation, bref un fonctionnement fortement imprégné de narcissisme.

Un autre apport essentiel à la théorie pulsionnelle se trouve dans « Au-delà du principe de plaisir » et le fameux « tournant » de 1920 qui a conduit Freud à théoriser l’existence d’une pulsion de mort. Jusque là les phénomènes psychiques avaient été envisagés comme obéissant tous à la loi du principe de plaisir, le travail principal du psychisme étant de réduire les tensions par essence désagréables qui s’y manifestent afin de retrouver un état de plaisir/apaisement correspondant à la cessation de ces tensions. Le principe de plaisir rencontrait déjà sur son chemin un certain nombre d’obstacles : le principe de réalité d’une part, obligeant à tenir compte de cette dernière, donc différer, moduler la satisfaction manifestée sur le registre du «  tout, tout de suite, tout à la fois » et d'autre part nous avons vu avec le symptôme les différentes voies de satisfactions substitutives qu’il était parfois nécessaire d’emprunter. Toutefois rien jusqu’ici n’avait remis en cause la prédominance de ce principe. Dans ce texte, partant des phénomènes de répétition observés en particulier dans les névroses traumatiques, mais aussi le jeu des enfants, le transfert, les « névroses de destinée », etc… qui manifestement imposent la répétition compulsive d’évènements dont le caractère est incompatible avec le principe de plaisir, Freud en arrive à postuler qu’avant que le principe de plaisir ne puisse s’établir comme principe régissant la vie psychique , il était indispensable que la charge énergétique de l’excitation soit au préalable « liée », maîtrisée par le psychisme qui l’immobilise en quelque sorte pour en empêcher le libre écoulement. En cas d’échec de cette liaison, le principe de plaisir est débouté et à sa place on peut observer une tendance irrépressible à répéter compulsivement la situation désagréable.

II. Narcisse et le "courant narcissique"

Les apports freudiens :

Nous nous bornerons à citer très brièvement l’essentiel  de l’évolution de la pensée freudienne à ce sujet:

- 1910 : le terme « narcissisme » apparaît pour la première fois au sujet de l’homosexualité masculine, les homosexuels « se prennent eux-mêmes comme objet sexuel…..et recherchent des jeunes gens qui leur ressemblent et qu’ils puissent aimer comme leur mère les a aimée eux-mêmes »
- Puis dans « le cas Schreber » (1911), il postule l’existence d’un stade de l’évolution sexuelle intermédiaire entre auto-érotisme et amour d’objet, le sujet étant en quelque sorte son premier objet d’amour.
- 1914 dans « Pour introduire le narcissisme », il met en évidence la possibilité pour la libido (en particulier dans la psychose) de désinvestir le monde extérieur au profit de son propre moi. Il établit alors une balance entre libido du moi et libido d’objet, où les quantités allouées à chacune sont inversement proportionnelles.
- Avec la seconde théorie de l’appareil psychique, il en vient à poser l’existence d’un état psychique premier qu’il appelle narcissisme primaire et définit comme anobjectal . C’est un état précoce où l’enfant investit toute sa libido sur lui-même.

Quel rapport avec les pathologies narcissiques telles qu’on les observe aujourd’hui?

Pour expliquer ceci, il nous faut remonter au tout début de la vie et se rappeler de quelle manière le moi se constitue au fil du temps. Nous savons qu’à la naissance le bébé est entièrement dépendant de son environnement pour survivre, environnement incarné par la mère. Cette dépendance est à la fois physique, et psychologique dans la mesure où la mère joue sur ce plan un rôle de pare-excitation en « contenant » le trop plein d’excitation que le psychisme immature du nourrisson est incapable de gérer. Un défaut de ce pare- excitation renvoie le bébé à des angoisses paroxystiques qui désintègrent son moi fragile. Ces débuts de la vie correspondent à la période du « narcissisme primaire ». Le bébé ne se perçoit pas comme sujet différencié de ce qui l’entoure, il n’a pas de vécu séparé de l’autre, lui et l’univers ne font qu’un, il est donc par conséquent (se sent être) l’auteur de sa propre satisfaction : c’est l’omnipotence. Bien sûr ce vécu est totalement illusoire, mais cette illusion est indispensable. C’est à l’environnement de faire en sorte de lui permettre de rester dans cette illusion de toute puissance le temps qui lui est nécessaire pour passer à autre chose. Les soins maternels jouent ce rôle dans la mesure où ils sont suffisamment adaptés aux besoins du bébé. Par exemple quand le bébé a faim, il doit trouver le sein ou le biberon de manière suffisamment rapide pour s’illusionner sur le fait que c’est sa faim qui l’a fait apparaitre magiquement. De même après une expérience de satisfaction, de présence de la mère, il peut garder en lui un certain temps le souvenir de cette expérience, mais au bout d’un certain temps cette expérience s’effacera et la mère réelle devra à nouveau être physiquement présente. La qualité des soins et l’état psychologique de la mère ont bien sûr au-delà de l’adéquation de sa présence aux besoins du bébé un rôle crucial à jouer.

Si tout se passe bien, le bébé aura au bout d’un certain temps acquis suffisamment de confiance, de sécurité interne pour continuer son processus d’évolution qui va passer par la perte progressive de l’illusion d’omnipotence et la reconnaissance de l’autre, donc de lui-même en tant que sujet différencié. En clair pour que la base d’un narcissisme sain se constitue, pour que le bébé puisse se ressentir en tant que sujet, il a d’abord besoin que l’autre le reconnaisse en tant que tel : tel est le paradoxe ; il faut être lié pour pouvoir se détacher.

Là est un premier écueil potentiel pour le narcissisme. Dans le cas où les expériences de satisfaction sont prédominantes sur les expériences de désintégration, le principe de plaisir peut advenir. Quand ce n’est pas le cas, ce sera la contrainte de répétition qui dominera et l’intégration des expériences sera beaucoup plus difficile, le bébé étant plus dans une logique de survie que dans le plaisir de la croissance et du développement.

Le deuxième écueil vise la phase de désillusion : au fur et à mesure que le bébé se développe, il devient plus capable de supporter une moins bonne adéquation de la mère à ses besoins, mère qui de plus parallèlement réinvestit sa vie de femme après un temps consacré quasi exclusivement à l’enfant. Elle va répondre moins vite à la demande, par exemple et ceci est tout aussi indispensable, car c’est à travers ces expériences d’attente que le bébé sera amené à comprendre que sa satisfaction n’est pas un résultat magique de son omnipotence mais bien le fait d’une autre personne, indépendante de son désir, existant sans lui, ayant d’autres préoccupations que lui. C’est cette découverte cruciale qui va lui permettre de sortir du narcissisme primaire et commencer à se différencier. Mais cette atteinte à sa toute puissance est aussi une blessure narcissique à laquelle le bébé va réagir avec des affects de rage impuissante. Là encore la réponse de l’environnement va être de la plus grande importance : la réponse de la mère est essentielle et ce qui est essentiel par-dessus tout est que la mère survive l'agressivité du bébé : survivre veut dire en gros qu’elle reste elle-même, qu’elle n’abandonne pas ses investissements extérieurs au profit d’un bébé vers qui elle retournerait par exemple sous l’effet de la culpabilité d’être une mauvaise mère, qu’elle ne réponde pas à l’agressivité par l’agressivité, la répression, ni à l’opposé par le désinvestissement, l’indifférence totale à ce que le bébé ressent, ni par la dépression, l’effondrement. Bref elle doit rester elle-même au milieu de la tourmente, ce qui bien sûr présuppose qu’elle en a la capacité, et qu’elle-même n’a pas besoin de prolonger outre mesure l’état de dépendance de son bébé. C’est en redécouvrant sa mère identique à elle-même après sa destruction fantasmatique par son agressivité, que le bébé va découvrir cet objet autre que lui et indépendant de lui, et au-delà la notion de subjectivité et d’altérité. Si ce n’est pas le cas, le bébé va être amené à fantasmer le lien comme détruit par son agressivité, toute agressivité ultérieure devenant de ce fait extrêmement culpabilisante, fortement réprimée et de ce fait ne pouvant jouer son rôle au service du développement ultérieur.

La plupart des pathologies du narcissisme portent la trace de ces premières expériences, il n’y a qu’à en observer les symptômes pour s’en convaincre : la logique du « moi ou l’autre » à la place du « moi et l’autre » (si je m’affirme, l’autre disparaît), l’intolérance à la frustration, la difficulté de liaison pulsionnelle d’où le passage à l’acte prédominant, la difficulté de gestion de l’agressivité (en trop ou pas assez), la dépendance à la présence réelle de l’objet externe, donc l’intolérance à la séparation, le sentiment de vide permanent toujours en attente d’être rempli par l’objet, la problématique des limites soi/autre que soi et toute la confusion qu’elle entraine à tous les niveaux, dedans/dehors, réel/imaginaire, psyché/soma etc, etc…

Ceci ne veut bien sûr pas dire que la vie pulsionnelle ne va pas continuer son chemin et passer par tous les stades ultérieurs de la libido, et même traverser l’Œdipe, ceci est incontournable, simplement chaque stade va être vécu sous l’influence prédominante de ces premières expériences et la faille narcissique qui en découle, et l’Œdipe ne pourra jouer son rôle d’organisateur central de la personnalité . D’où une personnalité construite sur un mode d’organisation beaucoup plus régressif, antoedipien et de nature indiscutablement narcissique.

En conclusion, on pourrait dire que si Œdipe ne peut se passer de Narcisse pour advenir, s’il doit être précédé par lui, et sous tendu par lui, encore faut-il que Narcisse ne règne pas en tyran, faute de quoi il fera pâle figure et son rôle dit d’organisateur central risque fort de ne rester que très secondaire. Contrairement à ce que Freud pensait, le transfert existe aussi dans la pathologie narcissique, il est cependant d'une nature très différente (transfert idéalisant, en miroir, adhésif, voire psychotique…). C’est avec cette nouvelle donne qu’il faut maintenant jouer, sans oublier le pulsionnel, mais sans tout y ramener quand c’est la survie de l’individu qui se joue, sachant surtout à quel point la sexualité peut être mise en avant de manière défensive pour masquer une défaillance bien plus profonde, tout comme l’inceste peut jouer non pas avec mais contre le désir. Les principaux pièges résident dans le fait que les deux courants coexistent, et que selon la grille de lecture que l’on applique les interprétations peuvent être totalement différentes : la recherche du parent protecteur peut s’interpréter comme recherche du parent œdipien, le besoin effréné de la présence de l’autre comme passion amoureuse, la possessivité et la demande d’exclusivité comme jalousie sexuelle et ainsi de suite… Ce sera alors au mieux une thérapie interminable, au pire une thérapie traumatique.

Et quant à nous, je vous propose de nous retrouver le mois prochain,
Très cordialement ,
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 01/08/2012

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