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112. Un autre regard sur la perversion narcissique

martine

www.adps-sophrologie.com

Bulletin 112. Octobre 2011
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Un autre regard sur la perversion narcissique.
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Il y a quelques années de çà, MF Hirigoyen rend célèbre le concept de « harcèlement moral », ainsi que la figure clef qui l’accompagne , celle du pervers narcissique (PN). On ne peut que se féliciter de cette  révélation  qui a eu pour mérite de faire prendre conscience d’une violence peu considérée jusqu’alors, la violence morale, et considérer ce type de violence comme aussi destructrice que la violence physique. Toutefois deux choses me gênent dans son approche :

La première est l’accent mis sur le côté agressif et odieux qui transparaît quand même clairement dans les cas qu’elle cite, et qui ne correspond pas toujours à la réalité. Les pires PN ne sont pas toujours aussi visiblement agressifs qu’on les décrit, loin de là. On connaît leur côté séducteur incontestable, cette séduction ne cesse pas forcément quand la  victime  est « ferrée » ; elle peut tout aussi bien être leur outil majeur d’emprise sur le long terme, et l’agressivité ne se révéler que lorsqu’on est sur le point de les percer à jour, ce qui peut prendre des années, voire ne jamais arriver ou si on ne leur est plus « utile » (parce qu’ils ont trouvé une meilleure proie par exemple), parce que le « contrat pervers » est de type SM , ou encore parce que l’aveuglement et la soumission de la victime fait monter leur mégalomanie à un tel niveau que du haut de leur toute puissance, ils se croient tout permis ! J’oserai même dire que les pires d’entre eux ne sont justement pas violents, mais essentiellement séducteurs !

La seconde est directement reliée à la première : il s’agit du point de vue méchant bourreau/pauvre victime . J’ai toujours soutenu que la victime avait un intérêt même très inconscient à rencontrer le PN : celui de répéter avec lui une histoire passée au nom justement de la fameuse « compulsion de répétition » et que les deux partenaires se « choisissaient » mutuellement. Notre inconscient ne nous veut pas que du bien, on le sait ! Mais aujourd’hui force est de constater qu’on doit parfois (j’ai dit parfois !! ) aller plus loin encore. Il existe des cas où on finit par découvrir, parfois après des années, que la pauvre victime était soit aussi PN que son « bourreau » soit encore le seul vrai PN ! Cà fait partie de leur manière de retourner les responsabilités, d’une part, et de se faire passer pour victime, mais aussi d’un mode de séduction qu’on pourrait qualifier de « séduction par la souffrance », à laquelle nos schémas de pensée nous prédisposent à adhérer. Nous verrons dans ce qui suit que c’est loin d’être évident. Il s’agit ici de bien cadrer un propos pouvant apparaître choquant au premier abord : je ne dis pas que les victimes de PN n’existent pas, loin de là, je dis que certaines personnes qui s’affichent ouvertement (et souvent avec un certain exhibitionnisme) comme victimes sont de fait non seulement partie prenante du lien pervers, mais souvent les plus perverses des deux protagonistes. Au premier abord, il est très difficile de distinguer vraies et fausses victimes, en raison des talents innés de tragédien que possède le PN, qui de plus joue une souffrance qu’il a réellement connue un jour. C’est pour tenter d’y voir plus clair qu’ aujourd’hui, je vais tenter de mettre l’action moins sur le « comment » que sur le « pourquoi » de tels agissements pervers.

P.C.Racamier, père du concept de perversion narcissique la décrit ainsi en 1987 : « organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes, et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire valoir. »

Et il nous donne le concept clef pour comprendre la perversion narcissique, celui qui sous tend tous les agissements pervers, à savoir le « trans-agir » défini comme l’action au travers de quelqu’un d’autre, « (agir) qui passe la frontière du moi pour être capté et mis en œuvre par une autre personne, comme par exemple un deuil expulsé ».

Le mécanisme peut se définir ainsi :

- Déni en soi de conflits, deuils, affects tels qu’affects dépressifs, mauvaise estime de soi, rage impuissante, envie, jalousie, culpabilité, honte, etc, etc…
- Isolement (par clivage) dans le psychisme de cette partie déniée qui, rendue la plupart du temps méconnaissable est alors prête à être « expulsée » chez l’autre
- Agir de séduction à visée d’emprise sur l’autre désigné comme « réceptacle » et auquel on dénie toute autonomie narcissique (le droit d’être lui-même, de penser sentir et agir pour son propre compte)
- Exportation chez lui de la partie déniée insupportable pour le PN dans le but qu’il la ressente à la place du PN et se comporte comme si elle lui appartenait.
- Jouissance narcissique due tant à l’exercice de l’emprise omnipotente prise sur l’autre qu’au soulagement à s’être ainsi débarrassé de ces aspects de lui insupportables.

L’attaque de l’autre dans son intégrité qui correspond au déni d’autonomie, se fait par manipulation de type mépris, disqualification, humiliation, confusion, attaque de la pensée, etc, etc, mais aussi séduction qui pousse l’autre à renoncer de son plein gré à lui-même, flatterie, se poser en faible victime opprimée pour susciter l’empathie de l’autre et le pousser à se dévouer corps et âme pour quelqu’un de si faible et malheureux (ou si exceptionnel au point qu’il n’a jamais rencontré mieux), qu’il sera enclin à protéger et prendre sous son aile (ou aduler inconditionnellement dans un registre quasi religieux). Elle correspond au déni d’autonomie, au nom d’un fantasme incestuel d’indifférenciation, de « peau commune », de déni d’altérité permettant ultérieurement d’utiliser l’autre comme ustensile (et plus précisément poubelle des parties de lui-même déniées par le pervers) . Car on est moins dans la logique « amour/haine » qui viserait à détruire un autre haï pour une quelconque raison, que dans la logique de la destruction d’un autre gratifiant, voire idéalisé, dont l’existence autonome et séparée est insupportable au PN. Elle déclenche une « envie » insupportable qui le pousse à vouloir s’approprier cet autre quitte à le détruire et en quelque sorte « mordre la main qui le nourrit ».

L’envie est donc le moteur de la perversion narcissique, ce qui déclenche la prédation. Mais parfois on observe l’envie sous sa forme inversée, défensive, qui est le « sacrifice ». Là où l’envie conduit à s’approprier l’objet, le sacrifice (qui n’est que la manifestation de l’envie retournée à 180°) consiste à se déposséder de soi au profit de l’autre auquel on s’offre corps et âme. Le « contrat pervers » qui lie deux êtres dans une relation perverse pourrait bien être un contrat entre un « envieux » et un « sacrifié ». Chacun pouvant d’ailleurs jouer chaque rôle tour à tour, ou encore le sacrifié d’une relation peut tout aussi bien être l’envieux d’une autre. Nous y reviendrons.

Pour approfondir ces notions je vous renvoie à l’article de JP Caillot « Envie, sacrifice et manœuvres perverses narcissiques » que vous pourrez trouver ici :
http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-3-page-819.htm.

Les manœuvres au service de cette prédation/dépossession de soi y sont décrites (manœuvres confusiogènes, disqualification (des pensées, sentiments, actions de l’autre), falsification, mensonge, inversion des responsabilités, paralysie de la faculté de penser, séduction mensongère par surestimation, flatterie ou au contraire dépréciation, séduction par l’idéologie, voire séduction par la douleur, la dépression, manœuvres anxiogènes, médisance et mythomanie visant à semer la zizanie partout où ils passent, etc, etc… Le PN éprouve une jouissance particulière à pousser les autres à se battre entre eux, et jouer ainsi sur le terrain du réel ses propres conflits internes.

Il est toutefois important de signaler que de tels agissements se retrouvent aussi dans d’autres pathologies, essentiellement schizophrènes (« l’effort pour rendre l’autre fou ») et une certaine catégorie de borderline fortement mythomanes et passés maîtres en l’art de semer zizanie et confusion autour d’eux, tout en se présentant comme victime. Simplement, on ne retrouvera pas là la stabilité relationnelle, ni la redoutable  « efficacité » perverse derrière laquelle apparaît une stratégie qui semble parfaitement structurée, même si le PN l’est en vérité fort peu. En effet sa pensée est d’une rare pauvreté mais entièrement consacrée à son but essentiel : le trans-agir et les manipulations qui le permettent.

Pathologie du « trans-agir », c’est bien dans le lien que la perversion va se révéler, plus que dans l’individu, à condition qu’on sorte du concept de lien imposé par un des deux protagonistes pour observer le « jeu » entre les deux, et la manière dont ils se répondent. On est alors tenté de remplacer le terme de « victime » par celui de « complice » (Eiguer), ce qui semble le cas dans toute relation durable où les deux protagonistes semblent indissociablement liés par ce jeu qui prend pour eux enjeu de survie et cimente une relation auquel aucun des deux ne peut renoncer. Car si tout un chacun peut tomber dans le piège d’une relation perverse, la souffrance qui en découle pour le non-pervers, la destruction à l’oeuvre, et la « sainte colère » éprouvée lorsqu’on s’aperçoit qu’on s’est « fait avoir » à ce point, pousse irrésistiblement à faire cesser ce jeu morbide, même si c’est loin d’être toujours facile. C’est ce lien que je vous propose d’examiner aujourd’hui, en laissant de côté les théories difficiles d’accès pour se centrer sur une compréhension plus concrète du problème, et de ses manifestations dans notre « banal quotidien ». Pour cela je me tournerai vers deux auteurs : Maurice Hurni et Giovanna Stoll, et deux de leurs ouvrages : « La haine de l’amour, la perversion du lien » et « Saccages psychiques au quotidien, la perversion narcissique dans les familles» , largement étayés sur l’analyse de cas concrets et écrits dans un langage accessible à tous, qui ne peut que faire comprendre et ressentir l’essence de la perversion narcissique à quiconque ayant croisé au moins un (vrai) pervers sur son chemin. Pour les autres, c’est beaucoup plus difficile à concevoir qu’au travers de choses apparaissant comme parfois très banales et passant la plupart du temps inaperçues, un tel machiavélisme puisse être à l’œuvre. Hurni et Stoll nous parlent de la relation de couple qu’ils ont particulièrement étudiée, mais ce qui est décrit dans ce contexte peut être élargi à toute forme de relation quelle qu’elle soit.

La perversion ne vient pas à l’individu par hasard. On ne naît pas pervers, on le devient, autant dire, on est perverti. La perversion prend naissance dans un climat bien particulier qui est le climat incestuel. Pour plus de détails, je vous renvoie au bulletin 90 : « L’inceste et l’incestuel ». Je n’en rapporterai ici que la règle de base : l‘interdit de se séparer et de vivre de manière autonome, d’où découle l’indifférenciation des individus. Si l’inceste est abus sexuel, l’incestuel est abus narcissique (attaque de l’intégrité psychique de l’individu, de son sentiment d’exister en tant qu’individu autonome , sa valeur, sa pensée et son désir propre), tout aussi grave dans la mesure où les deux s’attaquent à l’intégrité de l’enfant en tant qu’être humain, et les deux entrainent des conséquences extrêmement néfastes pour le devenir du futur adulte. Que la violence qui préside à ce « meurtre d’âme » soit manifeste dans l’inceste, larvée et parfois masquée par l’adoration, voire l’idolâtrie, et la tendresse dans l’incestuel, ne nous y trompons pas, elle est bien là dans les deux cas. L’incestuel, est le résultat d’une mère (moins souvent, mais parfois aussi d’un père) ne pouvant considérer son enfant que comme une partie d’elle-même et l’utilisant à son propre équilibre narcissique) . Deux formes alors peuvent se faire jour : soit l’enfant sera la partie idéalisée et vénérée à ce titre, c’est la forme la plus pernicieuse, soit elle y projettera la mauvaise partie d’elle-même et l’attaquera à ce titre, c’est l’enfant « mouton noir ». L’enfant « parentifié », témoin de l’inversion des générations fait aussi partie de ce registre. Attention : si tous les pervers ont subis dans l’enfance un climat incestuel (allant même parfois jusqu’à l’inceste avéré), toutes les victimes d’un climat incestuel ne deviennent pas forcément perverses .

Mais intéressons nous à ceux qui le deviennent : nous les retrouvons vidés de leur substance, véritables morts-vivants, vides d’affect, de fantasmes, de sensations, coupés d’eux-mêmes et de l’Autre qui leur a toujours été interdit d’aborder en tant que tel, incapables de tisser un vrai lien, phobiques de l’amour au nom duquel ils ont été abusés et détruits, terrorisés par l’intimité et l’échange qui leur a été si néfaste, et bien sûr coupés de leur pensée créatrice, car l’ « interdit de penser » qu’ils ont intégré était une des conditions sine qua non pour devenir le bon réceptacle de la pensée et des désirs du parent abuseur. Malgré cela, ils ont une conscience intuitive de la manière dont les autres fonctionnent et façonnent leur image, à laquelle ils sont par ailleurs très attachés, sur ce modèle, et tant qu’à faire, ils n’hésitent pas à se parer des qualités qui leurs sont totalement étrangères mais qu’ils savent socialement appréciées et imitent à la perfection. Mais en vérité, quand on regarde le vide psychique qui les habite réellement, que leur reste-t-il ? Le concret, le matériel, et entre autres un corps désinvesti, coupé de la vie psychique, le quantitatif à la place du qualitatif, le factuel à la place du symbolique, les intérêts matériels à la place des sentiments. Et en corollaire la recherche de sensations, tentative désespérée de réanimer ce corps que le psychisme n’habite plus, toute sensation, toute émotion forte pouvant faire l’affaire, y compris la souffrance qui paradoxalement peut réanimer, pourvu que ce ne soit pas confrontation à la souffrance du vide intérieur, mais au contraire (fausse) souffrance qui remplit le vide en question et à ce titre peut être entretenue, voire exaltée.

Cette réduction de la vie psychique au « matériel » se traduit par un langage très particulier qui « choque » et fait ressentir un effet bizarre qu’on ne peut assimiler à l’effet que produirait par exemple un trait d’humour, même particulièrement cynique. Hurni et Stoll citent ainsi l’exemple d’un PN parlant de la naissance d’un enfant comme de « l’arrivée de 3 kgs de viande ». La retranscription par écrit de ces propos enlève beaucoup au ressenti produit lorsque le propos est directement entendu, car il faut y ajouter le ton de voix déconnecté du ressenti, vidé de tout affect, ou au moins discordant avec l’affect, le rabaissement au concret et la déshumanisation que l’auditeur direct perçoit en même temps que le propos. De même, on peut lors de séparations par exemple voir un PN pleurer à chaudes larmes. La tendance naturelle à penser que c’est la perte de l’être aimé qui déclenche un tel chagrin, se voit parfois mise à mal de manière étonnante, quand on s’aperçoit que c’est par exemple la vente de la maison suite au divorce qui le désespère ainsi ! Je ne le répèterai jamais assez, la plus grosse erreur est d’attribuer au PN des sentiments « normaux », c’est ainsi qu’ils nous abusent le mieux.

De même le PN parlera de son propre corps (comme de celui de l’autre) de manière technique, c’est un corps-machine , dont éventuellement une pièce est à réparer en cas de dysfonctionnement. Il en est de même de la sexualité, réduite à son aspect purement physiologique de décharge avec un ou une partenaire déshumanisé lui aussi. Une sexualité dont la « quantité » devient le baromètre de l’entente dans le couple au détriment de la richesse fantasmatique et sentimentale d’une relation amoureuse. L’argent et les cadeaux peuvent aussi prendre ce rôle de baromètre, dans un monde d’où tout sentiment vrai est exclu. Un langage qui se rapproche beaucoup du langage « opératoire » décrit par P Marty chez les personnalités psychosomatiques. D’ailleurs le pôle psychosomatique est essentiel chez le PN qui, faute d’élaboration passera par le concret du corps pour exprimer la vie psychique. Encore une fois pas d’amalgame, on peut être psychosomatique et non pervers !

Mais le concret, c’est aussi l’acte à la place de la parole, de l’échange et bien sûr de la vie psychique.. Le PN s’exprime dans l’agir, ce sont ses actes qu’il faut lire et non ses propos, ce sont ses actes qui « parlent ». La parole elle-même a valeur d’acte, dans le sens où totalement désymbolisée, elle n’est pas tournée vers l’échange et la communication entre deux êtres (fût-elle communication à visée mensongère), mais se révèle être soit totalement vide de contenu et de sens, soit une « stratégie » qui poursuit un but concret à atteindre. Et le but c’est l’induction et le « trans- agir ». Provoquer actes et sentiments chez l’autre est le but à atteindre, très loin de la valeur d’échange et de transmission dont la parole est normalement investie. Tout est stratégie, la pensée est stratégique, la parole est stratégique, les actes sont stratégiques, et le but est l’effet produit sur l’autre et les actions qui en découleront chez l’autre. La parole peut par exemple être utilisée à des fins de « préparation du terrain » souvent par séduction, d’induction bien sûr, de déstabilisation souvent, de confusion, d’empêchement de penser pour l’autre (paradoxes, désinformation, mensonges), prêcher le faux pour savoir le vrai, semer la zizanie entre proches, etc, etc…Ainsi si un PN vous admire, ne le prenez surtout pas pour argent comptant , il vous séduit simplement, prépare le terrain en vue d’un but bien déterminé qui se révèlera si vous ne vous laissez pas « fasciner » par un propos qui joue à la perfection sur vos besoins et vos failles.

Mais c’est aussi de cette manière qu’il vous écoute, il faut le savoir, vos paroles et vos actes sont aussi compris comme stratégiques et destinés à le faire agir lui d’où souvent une certaine paranoïa, et des intentions manipulatrices attribuées aux autres, intentions qui, au service de la projection de ses propres côtés manipulateurs, et du trans-agir, sont le seul « échange » qu’il connaisse. Inutile donc d’essayer de communiquer dans le sens « échanger », ils ne savent pas ce que c’est. Pire, tout ce qu’on a pour habitude de considérer comme des « qualités », à savoir l’empathie, la compassion, la spontanéité, l’écoute, la disponibilité, l’envie d’aider, etc.. seront autant de failles par où s’infiltrera le « trans- agir ». Quant à votre joie de vivre, votre équilibre, votre réussite, etc…ils pousseront au paroxysme leur envie meurtrière !

Si le déni semble majeur, il opère surtout sur le sens des choses (et des personnes !), et les liens entre les choses et leur signification réelle. Pour ce qui est des stratégies il semblerait qu’il y ait surtout répression et non inconscience, au nom de ce qu’on pourrait appeler un « interdit de parler, de nommer les choses » comme si c’était obscène de mettre des mots sur certaines situations. Par exemple, si vous dévoilez au PN ses intentions (« en clair tu me fais du chantage » par exemple), il ne le niera pas, sauf s’il veut vous attribuer l’intentionnalité qui est la sienne selon le processus de « renversement » des intentions et des responsabilités dans lequel il est passé maître, mais se montrera très étonné que vous en parliez, pour ne pas dire très choqué. Qu’on le sache est une chose, qu’on le dise en est une autre, comme si « ce dont on ne parle pas n’existe pas ». Dévoiler la vérité leur fait l’effet d’une véritable exhibition (ou d’un véritable voyeurisme) d’ une intimité qu’il est décent de ne pas exposer au regard. Des choses ne se montrent pas et ne se font pas en public, la vérité pour eux en fait partie !

Toutefois, en fins stratèges, ils vous mentiront rarement entièrement, ils préfèrent de loin l’omission, la vérité partielle, sortie de son contexte, déformée, interprétée de manière « fantaisiste », de sorte de vous pousser à prendre position de la manière dont ils l’entendent, à partir de données erronées et utiliser ensuite vos propos à leur convenance, voire à votre encontre.
Hurni et Stoll présentent comme étroitement intriqués chez les PN le pôle psychosomatique, psychotique et pervers. En ce qui concerne le pôle psychotique, s’il existe bien, il est extrêmement difficile à déceler dans le sens où il se rapproche de ce qui est décrit par Racamier comme « délire dans le réel ». C’est à dire que le délire ne sort pas de la réalité, ne crée pas une « néo-réalité » mais s’appuie sur des choses concrètes et totalement réelles, mais auxquelles ils donnent une signification délirante. Le fait que ce délire se vive de plus à deux au point que les auteurs parlent de « délire dans le couple », le rend encore plus indétectable.

Quand deux PN se rencontrent, on assiste à la formation d’un couple pervers, meilleur terrain d’études pour les stratégies relationnelles perverses. Je ne les citerai pas toutes ici, préférant m’en tenir aux principales, qu’on pourrait qualifier de « fondatrices »  du lien.

- Le contrat pervers : Tacitement établi dès la rencontre, on a vu qu’il pourrait bien être un contrat de nature sado-maso ou plus exactement envieux-sacrifié. Il est fait pour être trahi par chacun des partenaires à l’insu de l’autre. Ainsi dans le mariage est présent dès le début le germe de l’adultère par exemple. Là encore attention, l’adultère n’est pas pervers en lui-même, mais nous verrons ultérieurement quelle utilité il peut avoir dans le lien pervers. La transgression est d’ailleurs un plaisir pervers essentiel (transgression de la loi, des règles, y compris parfois des règles physiologiques, souvent des règles hiérarchiques, le PN ne supportant ni la supériorité de l’autre, ni de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit…).En témoignent les ravages observés parfois dans d’ex couples adultérins qui se désagrègent lorsqu’ils se légalisent. Le PN n’aime pas le « banal quotidien », pas assez excitant pour lui permettre de se sentir vivant, il a besoin de « grandiose » d’ « extraordinaire », d’ « exaltant, » et surtout de déviant. Hurni et Stoll nous parlent d’un « couple grandiose » qui se veut bien au dessus des lois auxquelles sont soumis le commun des mortels, cette marginalité étant preuve de leur supériorité. Une marginalité qu’aucune idéologie ne sous-tend, si ce n’est celle de leur « exceptionnalité ». De fait, c’est un contrat utilitaire, chacun poursuivant son propre but et ses propres intérêts sous tendus par les mécanismes que nous avons décrits précédemment, réduits bien sûr au côté concret et matériel : intérêts financiers bien sûr, pratiques, matériels, mais aussi on y trouve régulièrement le germe de la corruption, et bien sûr essentiellement la corruption des liens. Car les pervers sont aussi passés maîtres dans le détournement de la loi , et la perversion de toute structure officielle (y compris thérapeutique) ou confusion et désinformation sont largement distillées, au fin d’attaques du cadre, voire afin de faire battre entre eux les différents protagonistes. Cette perversion des institutions quelles qu’elles soient est bien connue des soignants, en particulier quand ils travaillent en équipe, équipe dans laquelle le PN sème la confusion et la zizanie et se réjouit de voir s’opposer entre eux ceux qui au départ étaient unis (trop unis probablement , à moins qu’ils ne soient trop intègres pour qu’il puisse le supporter !). En ce qui concerne les contrats de couples, ils sont souvent de type sauveur/victime en détresse, contrat sado-maso (le plus souvent moral), prédateur/victime sacrificielle (qui n’en prend pas moins le pouvoir par cette position soit disant « inférieure »), Pygmalion/objet créé de tout pièce par le « maître », etc, etc… Quoiqu’il en soit le partenaire est choisi pour ses faiblesses et ses failles que le PN va utiliser pour ses propres intérêts. Un autre trait caractéristique qui porte bien la trace de l’incestuel est l’interchangeabilité des êtres. Le partenaire n’est pas choisi parce que c’est lui, mais parce qu’il était là et que « çà c’est fait comme çà ». Un autre au même endroit au même moment , dans les mêmes circonstances et surtout susceptible de jouer le même rôle dans le lien pervers, aurait tout aussi bien fait l’affaire.

- La TIP (tension intersubjective perverse) est ce qui remplace le lien amoureux « normal ». Elle est faite d’attaques et de ripostes visant à donner alternativement le pouvoir (parfois de façon très subtile) à chacun des deux partenaires ou plutôt devrait - on dire combattants. C’est une question de dosage subtil, la TIP ne devant être ni en excès, ni en défaut. Que la TIP soit en baisse (parce qu’une union transgressive se légalise par exemple, ou parce qu’un partenaire devient moins pervers) et c’est l’ « ennui », l’ennemi le plus dangereux du pervers qu’il met face à son vide intérieur effectif. Pour Hurni et Stoll, c’est dans ces circonstances là que les PN peuvent être amenés à consulter, non comme ils le disent pour régler un quelconque problème de couple, mais pour stimuler la TIP, trouver une nouvelle source d’excitation. Vous l’aurez compris , la TIP les aide à se sentir vivants, eux qui le sont si peu au fond d’eux mêmes. Et la règle est que le partenaire doit être dévitalisé certes, mais pas trop afin qu’il puisse contre attaquer. Des « stimulants » pour la TIP sont d’ailleurs régulièrement requis et recrutés dans le monde extérieur : thérapeutes, on l’a vu, mais aussi amants, maîtresses, ou, pire que tout…enfants pris en otage , monnaie d’échange ou enjeu de pouvoir dans des collusions parent-enfant contre l’autre parent (souvent volontairement et masochistement démissionnaire), très déstructurantes pour l’enfant en question. Une des figures clef de ces charmants échanges peut être : agression de l’un (par le mépris, des propos hostiles, des actes agressifs ouvertement ou non…suivi de la disqualification de l’autre qui affiche la plus parfaite indifférence à l’attaque, dénie son existence, et par là même l’existence de l’autre en tant que porteur de signification  pour lui, telle cette femme trompée (pour raviver une TIP en baisse) qui trouve çà totalement normal « du moment qu’on fait comme si çà n’existait pas » et en voit sa vie sexuelle restimulée .

- Car chez le pervers l’arme fatale, c’est l’indifférence qui disqualifie l’autre au travers de ses propos, sentiments, et actions réduits ainsi à néant par la fin de non recevoir qui leur est opposée . Au travers de l’acte disqualifié, c’est l’autre tout entier qui l’est. Une variante consiste à acquiescer, voire s’excuser et recommencer à l’identique comme si rien n’avait été dit dès que l’autre qui se croit entendu baisse la garde. Ainsi attaques et contre attaques se succèdent sans cesse dans un ballet sans fin qui fait de chaque partenaire l’indispensable acteur du sentiment de vie de l’autre et au travers de çà les rend tous deux indispensables l’un à l’autre, et bien sûr très dépendants l’un de l’autre pour leur propre survie. Ce n’est pas étonnant si une des principales menaces utilisées pour stimuler la TIP est la menace de séparation ! Mais la TIP a un autre objectif, celle de remplacer le lien intime terrorisant pour les deux, tout en rejouant inlassablement l’abus initial. Ce qui nous amène à une des autres principales caractéristiques du lien pervers :

- La phobie sexuelle froide : froide car non ressentie en tant que telle, tout au plus déclenchera-t-elle des symptômes tels que frigidité ou impuissance, et encore… souvent « délégués »chez l’autre partenaire ! On peut élargir le terme de « phobie sexuelle » au terme de « phobie de l’intimité » ou « phobie du lien » , voire « phobie de l’autre », on en a vu les causes en début d’article.  La TIP a donc pour but de créer un simulacre de lien qui protège du lien réel, donc évite l’intimité réelle dont le PN est phobique. Le lien sexuel étant par essence le lieu de l’intimité, le terrain sexuel sera l’objet privilégié des jeux de pouvoir des pervers : c’est ainsi qu’il faut interpréter les séductions, demandes, refus, ainsi que les symptômes de dysfonctionnement divers : impuissance, frigidité, etc…qui sont autant d’armes utilisées à la fois pour se protéger de la phobie sexuelle et dominer l’autre : par exemple, l’impuissance de Monsieur pourra tout à fait protéger Madame de sa propre phobie tout en lui faisant porter à lui la responsabilité, Madame pouvant même de ce fait se plaindre d’insatisfaction. Ceci ne peut se comprendre bien sûr qu’à l’aide du concept de « trans-agir ».

Ce « trans agir » est réciproque même si parfois les rôles sont distribués de telle sorte qu’il semble y avoir un gentil et un méchant. C’est en cela qu’on peut dire que parfois le membre du couple « silencieux », souvent pris pour la victime, est en réalité le véritable instigateur des actions parfois elles, « bruyantes » de l’autre. Et que donc le statut de victime est à regarder de très près, car ce victimat peut tout à fait se trouver une excellente façon de prendre le pouvoir sur l’autre. On peut penser à ces enfants qui responsabilisés trop tôt et élus « sauveur de leur mère en détresse » qui, totalement passés sous son emprise par ce moyen, soit chercheront plus tard absolument quelqu’un à sauver, soit s’identifieront à l’agresseur et se présenteront alors comme victime à sauver, mettant ainsi l’emprise sur un autre qu’ils phagocyteront, tout en ayant bien soin de le mettre dans l’impossibilité de répondre à la demande (comme ils l’ont été eux jadis)..

En conclusion, on pourrait dire que la plus grosse erreur commise quand on est impliqué de près ou de loin dans une histoire perverse est de vouloir penser la perversion avec notre échelle de valeur, notre conception de l’humain, de la relation, des sentiments, de la morale etc… Car la perversion suit une logique qui n’est absolument pas celle dont nous avons l’habitude quand on parle de lien entre deux personnes : il n’y a pas « deux », mais un autre à assimiler dans le but d’une indifférenciation recherchée et d’une expulsion hors psychisme de leurs conflits : les leurs, pas un conflit entre eux et vous. Tout ce qui concerne le chiffre « deux » et le mot « relation » est donc à proscrire de nos tentatives de compréhension, si ce n’est pour savoir que le « deux » est haï et doit être détruit . Les pervers parlent un autre langage, vivent différemment les choses, sont exempt de pensée créative, d’affect, de conflit, de culpabilité, de sens des responsabilités, même s’ils en donnent l’apparence. Ils sont en effet experts en ce qui concerne le fait de paraître « normaux », et savent jouer toutes les nuances des émotions humaines à la perfection. Ils n’en demeurent pas moins des « coquilles vides », entièrement déshumanisés, dont toute la communication a pour but de ne surtout pas communiquer, tous les actes sont stratégiquement tournés vers le « faire agir », et la néantisation de toute humanité en l’autre comme en eux-mêmes, pour se protéger de tout ce qui pourrait accidentellement prendre une tonalité de lien, de rapprochement , bref d’amour entre deux êtres vivants qui les conduirait à une souffrance insupportable. Pour détruire la possibilité de tout lien réel, ils doivent impérativement détruire le partenaire dans le lien, c’est en cela qu’ils sont dangereux. Et si Hurni et Stoll définissent le moteur de la perversion comme « la haine de l’amour », et la jouissance éprouvée au regain de narcissisme qui se fait au détriment de l’autre, on en arrive à se demander dans certains cas extrêmes s’il n’y aurait pas un « au delà de la haine » où il n’y a même plus de plaisir pris à la destruction de l’autre, juste une technique de survie, tentative pitoyable d’animer un tant soit peu les morts-vivants qu’ils sont devenus.

Le sujet n’est pas facile à aborder, et cet exposé comporte bien sûr d’immenses lacunes. Je terminerai donc cet exposé en vous recommandant encore une fois la lecture des deux livres cités dans cet article, qui éclairent bien des choses sur certaines relations bizarres que vous avez peut-être croisées sur votre route. En attendant, je vous donne rendez vous au mois prochain.

Très cordialement
Martine Massacrier
martine@adps-sophrologie.com

Envoyé le 27/10/2011

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